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La colombe ne tient qu'à un fil

10 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « La colombe ne tient qu'à un fil », Messages du Secours Catholique, n° 17, mai 1951, p. 1.

La colombe ne tient qu'à un fil

Une exposition récente a remis en vedette, parmi la série des Le Nain, son fameux tableau de la famille paysanne de cette époque. On retrouve l'expression typique de la misère rurale d'alors, reproduite dans tous nos manuels d'histoire : la pauvre chaumière, les traits tirés des parents fatigués, les vêtements en loques, le mobilier usé.

Mais si on regarde attentivement cette "photo d'actualité en couleurs" de l'époque, on découvre que, dans cette famille soi-disant rudimentaire, le fils du pauvre fermier tient en main un violon, et qu'il en joue, et sans partition. Il possède donc tout de même un instrument à lui et sait en jouer. Il sait inventer. Il sait composer. Ce n'est pas si mal, dans cette soi-disant barbarie.

Faites revenir ce même peintre, faites revenir Le Nain en 1951 et demandez‑lui un tableau typique de la même famille aujourd'hui. Le père portera des lunettes de simili‑écaille, les vêtements viendront du Grand Magasin, les meubles des Arts Ménagers, mais je défie le peintre, dût‑il visiter 10.000 familles ouvrières, d'en trouver facilement une où l'adolescent joue, sans partition, du violon. Ces familles auront leur poste de T.S.F. perfectionné : mais l'adolescent ne jouera plus, il écoute, il enregistre une musique déjà enregistrée.

Il enregistrera ‑ singulière victoire de la technique. L'enfant n'a plus un violon en main, mais il porte un disque qui joue, et qui joue pour lui. Avec une aiguille de quatre sous, sa sœur autrefois savait composer d'admirables broderies : elle manœuvre aujourd'hui une soudeuse automatique à points qui vaut un million bien sûr, mais, seule, elle serait incapable d'un travail d'invention personnelle.

A côté d'un progrès technique indéniable qui libère les humains de beaucoup de servitudes, un mécanisme de plus en plus lourd les enchaîne, du même coup, invisiblement, inexorablement.

On s'indigne d'une drogue qui endormirait un accusé pour le faire parler malgré lui, mais l'ensemble de l'information débitée par radio, écran ou journal, nous drogue tous plus sûrement et finit peu à peu par faire agir des millions d'humains malgré eux.

Ce mois de mai marque l'anniversaire du jour où la radio nous apprenait l'exil de 700.000 Arabes, chassés de leurs domiciles de Palestine. La technique nous en informait quelques secondes après l'évènement : quel progrès, vraiment ! Mais, après trois années, ils sont encore derrière les barbelés, et nos techniques ont été incapables de ramener à son propre foyer une seule de ces familles. Et il ne s'agit pas d'un rideau de fer incontrôlable. Je l'ai vu. J'en témoigne.

Les statistiques font prévoir la mort prochaine de 4 ou 5 millions d'habitants de l'Inde. C'est d'ici le mois d'août que la famine aura exactement réalisé ce bilan. Les spécialistes modernes ont pu établir d'avance les données du problème : ils savent la date, les limites, les causes de cette prochaine famine : quel progrès dans le calcul ! Mais la technique s'arrête sans donner la solution : ces hommes vont mourir de faim. On commence à oser l'avouer au public.

Devant sa machine, dernier cri de progrès mécanique, cet ouvrier voit son budget familial conditionné par le prix du métal qu'il usine : ce barème est fonction d'un pool mondial, lointain, et humainement inaccessible : il y a une machinerie mondiale plus dure que les engrenages d'une fraiseuse.

Même si elle a gagné le frigidaire de ses rêves et la machine à laver féerique, la mère de famille, devant le berceau endormi, devine que ce tableau paisible peut se briser dès ce soir si, aux antipodes, quelqu'un est entraîné à déclencher un mécanisme atomique trop bien préparé.

* * *

La colombe de la paix ne tient plus qu'à un fil. Un fil de filet. Il y a des filets forts quand les mailles sont bien serrées. Un acte de charité serre une maille. Pour la véritable « paix du Christ », un acte d'amour a plus de poids qu'une tonne d'armements. Les mots d'amour sont, en fin de compte, les plus révolutionnaires. Que chacun secoure son prochain, aussi bien celui du palier que l'enfant lointain, et le filet se tissera : un tel filet gardera la colombe de la paix plus fortement que toutes vos mécaniques.

                                                             Jean RODHAIN, Prêtre.