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Je n'ai pas d'enfants

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Je n'ai pas d'enfants », Messages du Secours Catholique, n° 195, mars 1969, p. 1.[1]

Je n'ai pas d'enfants

A l’étage où je suis, on me sert un exquis gigot de pré-salé arrosé de Bordeaux 62, tandis qu’au rez-de-chaussée des hommes meurent de faim.

- C’est absurde, c’est scandaleux, mais c’est exact.

- Je suis à l’étage de croisière de l’avion DC 8 qui file vers le Nigeria-Biafra.

Je suis à la verticale d’une certaine région d’Afrique et dans l’avion je mange. Je mange forcément parce que depuis Orly j’ai faim. C’est l’heure du repas. Je mange ce qu’on donne à tous les passagers, car le repas est compris dans le prix du billet. Je mange le gosier serré, parce que je regarde par le hublot : je connais cette savane rouge de latérite. Je reconnais ces huttes sans oued. C’est un des paysages de la faim.

Voilà la vérité 1969 : le pauvre Lazare n’est pas un homme sous l’escalier. C’est un peuple entier sous cet avion au buffet bien garni.

Me voici parvenu en pleine brousse à 5.000 kilomètres de Paris. Je suis « quelque part » dans la zone incertaine où les uns commandent le jour, mais où la nuit appartient aux « autres ».

On me fait visiter un camp de réfugiés. Ce fut une école modèle : c’est aujourd'hui une écurie sans nom. La première salle, au sol jonché de détritus, comporte 6 lits de fer garnis chacun de quelques déchets de nattes. Où sommes-nous ? A la Maternité, me répond l’infirmier. Et la salle suivante, meublée comme la première, comporte en effet six créatures, de teinte gris-noir, chacune tenant dans ses bras l’enfant qu’elle vient de mettre au monde. Chaleur tropicale. Pas un linge. Par une moustiquaire. Pas un verre d’eau. Je n’oublierai jamais les regards muets des femmes de cette « Maternité ».

La visite est interminable. Les enfants aux cheveux blanchis par la faim, les malades couchés sous le lit pour trouver la fraîcheur du sol, tout ce que vous avez vu sur les écrans de la télévision, le voici ici sur le vif.

L’infirmier qui me guide ne s’étonne de rien, il est habitué. Après une heure de visite on a les nerfs en feu. Mais il reste une surprise. On me demande de rester un instant entouré de tous ces maigres enfants qui savent encore sourire ; et l’infirmier accourt : c’est pour me faire signer le « Livre d’or des visiteurs ». Je n’ai jamais tant peiné pour composer une phrase de deux lignes.

J’ai certes visité durant ce séjour des hôpitaux modèles. Mais la page de mon carnet sur ce camp, je n’y puis rien changer : cela je l’ai vu, de mes yeux vu.

Après 15 jours là-bas, retour vers la France. A l’avant de l'avion, dans le petit compartiment, nous sommes quatre. Présentations : le premier vend des tracteurs agricoles. Le second est professeur dans une Université allemande. Le troisième est exportateur d’arachide. Le quatrième, c’est moi. Et je n’ai pas de métier, gémiraient certains...

La conversation va bon train. Ces gens parlent de leurs affaires, de leurs familles et c’est merveilleux d’entendre ces hommes si divers se ressembler par une visible passion, chacun pour sa profession et pour ses enfants. Car chacun ouvre son portefeuille et montre les photos de la grande fille blonde étudiante et du nouveau-né tout rose dans son berceau.

Moi je ne vends rien. Je n’enseigne pas. Je ne figure pas à l’annuaire du commerce. Je n’ai pas d’enfants.

Ou plutôt si. Car enfin, si je viens de boucler 20.000 kilomètres, c’est pour des enfants. C’est pour négocier leur survie. Pour obtenir le droit de leur livrer du lait. Pour que 100.000 gosses de la brousse ne meurent pas tout de suite.

Il est évident que dans les semaines qui viennent dans cette région Nigeria-Biafra, le sort d’un nombre incalculé d’enfants dépend de ce que la Croix-Rouge et les Caritas et les Églises obtiendront ou n’obtiendront pas des chefs de guerre.

Dans ce bar de l’avion, j’admire ces trois hommes de métier qui discutent de la douane, des taxes, des monnaies et du fret. Mais moi, j’ai bien plus d’enfants qu’eux tous. Pendant que je les écoute et que j’admire leur acharnement au travail, je me prends le poignet pour savoir si j’ai la fièvre, car je brûle en découvrant tout à coup que j’ai le plus extraordinaire des métiers.

Je voyage pour des milliers d’enfants. Je négocie pour eux. Je me bats pour eux. Je plaide pour eux. J’étais hier sur la ligne de feu pour eux. Je suis dans cet avion pour eux. J’en appelle à toutes les mères de famille : je n’éprouve aucun sentiment d’envie vis-à-vis de mes trois compagnons. J’ai un métier qui me donne la fièvre. Une fièvre qui réchauffe aussi le cœur.

Je ne suis pas seul. Que tous ceux qui lisent et aident ce journal sachent qu’ils sont dans cet avion ce soir : nous travaillons ensemble pour tant d’enfants noirs. Que, sans vous donner la fièvre, cette certitude vous réchauffe aussi le cœur.

MERCI.

Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 11-14. (note de l'éditeur)

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