Vous êtes ici

Sur la place Saint-Pierre

13 juillet 2017
Print

Jean RODHAIN, « Sur la place Saint-Pierre », Messages du Secours Catholique, n° 40, juin 1954, p. 1.

Sur la Place Saint  Pierre

QUAND l'extraordinaire cortège aux cinq cents mitres blanches précède le Pape au soir de la canonisation de Pie X, les réactions des pèlerins sont variées. Le pèlerin français cherche à reconnaître son archevêque et le salue d'un regard discret. Par contre, dès que l'évêque mexicain ou australien passe à la hauteur d'un groupe de ses compatriotes, c'est un « Hello » en tonnerre. Ce bruit étonne la douce pèlerine de Clermont‑Ferrand. Mais n'est‑il pas normal qu'ayant franchi 12.000 kilomètres avec son évêque, ces planteurs de cacao, ou ce trio de contremaîtres des mines de nickel ‑ dont ce voyage à Rome est l'unique de leur vie clament leur joie de retrouver leur communauté diocésaine groupée un instant dans la maison du Père ?

* * *

Rome reste un étonnant carrefour des peuples. Bien sûr, le défilé des touristes, place de la Concorde, présente aussi un échantillonnage varié. Mais à Rome, cette variété a ceci d'unique, c'est que, venus des antipodes, ces gens de toutes couleurs et qui ne se comprennent même pas entre eux, vont se mettre à genoux pour lire dans le même missel, chanter le même Credo. Et quand le Pape paraîtra, l'unanimité des assistants dépassera celle de tout rassemble‑ment de famille.

Dans le train, mon voisin de compartiment m'avait fait un long cours sur le déplacement d'axe du monde : « L'Amérique a remplacé la France de Louis XIV. Les U.S.A. actuels sont l'Empire romain. Demain, c'est l'Asie qui sera l'axe à son tour. » Mon professeur allait presque sortir son agenda pour me préciser le jour. Tant de système m'étonne toujours. Je crois naïvement que les mouvements de l'humanité ont un rythme très lent. Dès que Gribouille a essuyé ses lunettes, il découvre un nouveau détail, et déclare, doctoral, que le monde a changé. C'est en fait l'observateur seul qui vient d'apercevoir une minuscule parcelle remuée de la frange d'un manteau. Cela suppose un mouvement dont il faudra mille ans pour soupçonner l'ampleur et le sens. Soyons prudents dans nos systèmes.

Mais sans système, inlassable dans le geste du filet lancé par Pierre, Rome, depuis des siècles, invite les vieux latins que nous sommes à regarder très loin vers l'Est et l'Ouest. En termes très précis, des réunions d'études groupaient à Rome, cette semaine, les représentants des pays de missions et les comités internationaux catholiques[1] pour étudier justement les moyens d'associer davantage les uns et les autres à des préoccupations apostoliques sur le plan mondial. La préparation du Congrès international des Charités pour la clôture de l'Année Mariale (Rome, 1er au 8 décembre 1954), rentre justement dans ce travail.

* * *

Tel nouveau Délégué du Secours Catholique, venu à ces Journées nationales de Champrosay, s'attendait à entendre traiter la question du logement et celle des techniques diocésaines. Mais la messe du lundi était une solennelle fonction en rite byzantin. Et Mgr Ungar, de Vienne, lui exposa les problèmes de la Caritas autrichienne. Mais Mgr Calavassy, d'Athènes, traita de l'Église grecque et des sinistrés de Céphalonie. Mais Mgr Bayer, de Rome, mit sous ses yeux la situation de l'Amérique du Sud et celle des Indes.

Champrosay, paisible parc d'Ile-de-France, était peuplé de voix des antipodes. C'est normal dès qu'il y a travail d'Église ? Tandis que tant de Gribouilles découvrent chaque matin les problèmes missionnaires qu'ils ne soupçonnaient pas la veille encore, l'Église apprend à ses enfants une Charité à la mesure, non du bercail, mais de l'immense troupeau.

Tous les quinze jours, il se présente chez moi l'un ou l'autre des soi-disant spécialistes de la masse pour nous conseiller de modifier notre « Secours Catholique » en supprimant « catholique », afin de devenir, soi-disant, plus accessible aux milieux populaires. Je prétends d'abord que l'argument est stupide. Ensuite, « catholique » veut dire universel. On a appris cela au catéchisme. Nous appartenons à l'Église catholique. Cela signifie bien des choses...

Mgr Jean RODHAIN


[1] Dont la Conférence internationale des Charités catholiques.