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L'année mondiale du réfugié

21 août 2017
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Jean RODHAIN,  « L'année mondiale du réfugié », Messages du Secours Catholique, n° 89, juin 1959, p. 1-2.

L’année mondiale du réfugié

Il ne s'agit pas de l'immigrant qui, de lui-même, décide de s'expatrier et qui, volontairement, s'en va vers un autre pays que le sien chercher sinon fortune tout au moins du travail.

Il s'agit de l'homme qui, à la suite d'une révolution ou d'une invasion, a dû, contraint, quitter brusquement son domicile.

On estime qu'il y a eu depuis la fin de la deuxième guerre mondiale environ 40 millions de réfugiés, hommes, femmes et enfants. Il en reste encore un grand nombre - 15 millions peut-être - et certains - plus de 2 millions - ont toujours besoin de l'aide des Nations unies sous une forme ou une autre. »[1]

Ce numéro de « Messages » est spécialement consacré à ce problème, et vous trouverez des précisions sur son étendue et des appels éloquents pour sa solution. Tout est dit. Et comme tout est dit pour les réfugiés, il ne me reste plus qu'à me faire l'avocat du diable.

Car, si je lis la longue liste des raisons qui plaident pour le réfugié, je m'aperçois qu'il faut - pour être vrai - ajouter aussi les raisons qui vous poussent à dire non.

Tous les réfugiés ne sont pas des petits saints. Quand un village entier s'enfuit, il emporte avec ses meilleurs éléments, les autres éléments et les pires. Ceux-là font parfois le plus de bruit. Et aussi le plus de tort à la cause du réfugié. Reconnaissons-le.

Tous les réfugiés ne s'adaptent pas. Autant l'émigrant volontaire qui a décidé son voyage et son aventure cherchera à tirer parti de la nouveauté d'une situation, autant le réfugié contraint de quitter sa maison et son jardin, son village et son cimetière, sa province et son paysage traditionnel, rêvera d'y retourner. Il espère y retourner le plus vite possible. Il se prête à une situation provisoire. II ne s'y adapte pas toujours. Il s'étonne qu'on ne partage ni sa douleur, ni ses haines parfois. II s'enferme dans ses souvenirs, dans ses espérances. Il ne se lie pas. Il forme une enclave sociologique dans le pays d'accueil. Il intriguera même pour susciter un mouvement politique de revanche. Et si ces émigrés sont de bons travailleurs, s'ils sont habiles, s'ils sont ambitieux, ils deviennent une minorité peu à peu exigeante et, finalement, encombrante.

Tous les siècles ont connu les étonnements du pays accueillant devant « l'Emigré » chez qui le regret efface la reconnaissance.

Les Egyptiens, nous dit l'Ancien Testament, ont expérimenté en grand cette émigration des Hébreux accueillis, utilisés et, finalement, intolérables.

Il suffit de relire l'Histoire depuis Moïse jusqu'à l'Edit de Nantes, et au-delà, pour convenir que l'arrivée dans un pays d'un groupe important de réfugiés ne va pas sans difficultés.

Ayant fait l'avocat du diable, ayant sans doute aussi peiné nos chers réfugiés qui ne comprennent pas pourquoi chaque pays ne les accueille pas sans limite et sans une légitime prudence, je ne suis que plus à mon aise pour dire : cet accueil qui comporte des risques est aujourd'hui un devoir. Et l'aide à cet accueil est un devoir où chacun doit apporter sa part.

Ayant plaidé « contre », je termine par un exemple « pour ».

Au début de ce printemps, allant d'Oran à Mostaganem, je m'arrête au bord de la mer pour visiter un « centre de regroupés » et je range ma voiture près du monument aux morts du village. Monument classique : grille, stèle, statue martiale, drapeau tricolore. Sur la stèle, gravés dans la pierre, les noms des morts, Karl Schmitt, Hans Wolff, Théo Reichel. Uniquement des noms germaniques. Je ne comprends pas : nous sommes entre la forêt de la Maçta et le Djebel Trek-el-Touires, en pleine zone musulmane. La bourgade s'appelait autrefois La Stibia. A la demande des habitants, elle s'appelle depuis 1918 : Georges Clemenceau. Je vais interroger le curé, et voici ce que j'apprends :

En 1846, huit cents Allemands du Palatinat et de Westphalie décident d'émigrer au Brésil. Une « agence » accepte de les transporter, les embarque sur un navire partant de Dunkerque. Dès le début de la traversée, la nourriture distribuée et les méthodes employées par l'agence sont tellement mauvaises que les immigrants se révoltent. Ils refusent de continuer vers l'Amérique du Sud. Ils contraignent l'équipage à traverser le détroit de Gibraltar. Finalement tout le monde échoue à Oran. A cette époque, il n’y avait à Oran ni Office d'Immigration, ni service d'accueil des réfugiés. L'armée se chargea de loger ces gens, elle les mit en prison. Puis, ne sachant qu'en faire, et le bateau refusant de les rapatrier, ces immigrants, devenus réfugiés, reçurent des terres. Ils fondèrent deux villages : Sainte-Léonie à 6 km au Sud-Ouest d’Arzew, et La Stibia. Ils travaillèrent ferme. Aujourd'hui, leurs vignes et leurs champs sont parmi les plus beaux de l'Oranie. Aujourd'hui, leur seule langue est le français. Tous, dans les rangs de l'armée française, ont fait les trois guerres : 1870, 1914, 1939.

Voilà pourquoi sur la stèle du monument aux morts de La Stibia-Clemenceau, tous les noms sont germaniques.[2]

Voila pourquoi, sur ce rivage de Méditerranée, je voyais d'un autre regard mes objections contre « l'inadaptation » du réfugié...

J. RODHAIN.

 

 

 

[1] Dag Hammarskjold, secrétaire général des Nations unies : appel pour l’année mondiale du réfugié.

[2] Je sais bien que Criticus me guettant au coin de la rue depuis longtemps va utiliser cette histoire de la Stibia pour crier au colonialisme colonisant. Je n’ai pas dit que la Stibia était une méthode à généraliser. Je constate que la Stibia est un fait, et un fait historique, puisqu’il se maintient depuis plus d’un siècle.

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