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Chemin de croix ? Chemin de souffrance, chemin de vie, chemin de gloire !

Une expérience missionnaire avec « six compagnons sur les pas de Jésus ».

01 avril 2019
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Chemin de croix ? Chemin de souffrance, chemin de vie, chemin de gloire ! Une expérience missionnaire avec « six compagnons sur les pas de Jésus ».

Un article de Anne Buyssechaert, enseignant-chercheur à l'Université catholique de Lille.

Entre avril 2015 et mars 2016, six personnes en situation de handicap d’un foyer médicalisé implanté sur le quartier Humanicité, situé à Lomme, dans le Nord de la France, ont réalisé un Chemin de croix. Mélody, Gaby, Valentin, Raymond, Stéphane et Guy, se sont donné le nom de «six compagnons de Jésus», et ont marché sur les pas de Jésus, dans une aventure artistique et spirituelle, véritable témoignage missionnaire pour l’Eglise et le monde.

Texte en pdf à télécharger en bas de l'article.

Dans un premier temps, nous présenterons l’origine de ce Chemin de croix, dans un deuxième temps nous expliquerons sa réalisation et dans un troisième temps, nous envisagerons ce projet et ses fruits selon une perspective théologique.

1. Pourquoi ce Chemin de croix ? « Ici, on est dans un autre monde. Jésus nous a aidés sur nos    routes » (Guy).

Cette première partie sera consacrée à présenter l’environnement social et ecclésial du projet, puis les cheminements qui ont mené à la rencontre des différents acteurs du projet.

a. Humanicité, « un nouveau quartier de ville et de vie ».

Humanicité est un quartier créé en 2008 par l’Université catholique de Lille avec le soutien de la métropole lilloise. Ce quartier se définit comme un lieu de recherche et d’expérimentation sur l’innovation sociale, le vivre ensemble et le handicap. Il est composé d’îlots d’immeubles. Sur presque chaque îlot sont implantés des logements de types différents ainsi qu’un établissement médico-social. Tous les habitants du quartier, quelles que soient leurs capacités, sont invités à contribuer activement à la réflexion et à la co-construction de la vie du quartier, en lien avec les équipes de recherche de l’Université.

Les «six compagnons de Jésus» résident tous au Centre Hélène Borel, un foyer médicalisé non confessionnel du quartier, l’un des premiers établissements ouverts.

Un lieu-phare du quartier est l’Accueil Marthe et Marie, porté par l’Université et le diocèse de Lille.

b. L’Accueil Marthe et Marie, « la maison du Bon Dieu » (Gaby).

Cette maison ouverte en 2011 est un lieu de vie et d’accueil inconditionnel de tous, quelles que soient les croyances, dans l’esprit de l’Evangile. Diverses propositions y sont offertes, pour tout public : loisirs, conférences, expositions artistiques, concerts, ateliers, liturgie catholique et protestante, mais aussi écoute dans un quartier fréquenté par bon nombre de personnes vulnérables à cause du grand âge, du handicap, de la maladie, ou par les familles et amis des résidents des établissements du quartier. L’Accueil Marthe et Marie fut un des premiers bâtiments construit à Humanicité.

Les six amis du foyer Hélène Borel ont très rapidement découvert l’Accueil Marthe et Marie. Ainsi que d’autres personnes handicapées qui se sont ensuite installées à Humanicité, ils sont devenus des familiers de l’Accueil Marthe et Marie, présents quotidiennement.

L’amitié, la fraternité sont nées à l’Accueil Marthe et Marie entre d’une part des personnes handicapées, d’autre part des membres d’une équipe d’animation d’un lieu que l’on pourrait qualifier de fragile, au sens où il venait d’être créé, un lieu qui se cherchait parce qu’un lieu d’Eglise d’un concept nouveau (il ne s’agit pas d’une paroisse, d’une communauté religieuse dont on connaît les principes de base de fonctionnement canoniques et pastoraux). Qu’il s’agisse des personnes handicapées ou de l’équipe de l’Accueil Marthe et Marie, tout le monde était dans une disposition d’accueil de l’inattendu, de disponibilité, de gratuité. Les uns et les autres se sont reçus mutuellement dans leurs différences comme dons réciproques, dans une liberté de relation.

L’Accueil Marthe et Marie est donc un lieu où les personnes handicapées sont au cœur de la vie de la maison, parce qu’elles ont investi le lieu. Par leur présence, elles rappellent à l’Eglise que le Christ a toujours mis les personnes vulnérables au cœur de son ministère, assumant lui-même la vulnérabilité à la crèche et sur la croix. L’Accueil Marthe et Marie annonce qu’une communauté ecclésiale ne peut se construire de manière véritablement fidèle au Christ qu’en communion avec les personnes vulnérables, non pas dans une démarche de charité (faire pour) mais dans la fraternité (tous ensemble, être les uns avec les autres).

Chacun des «six compagnons de Jésus» a trouvé à Marthe et Marie une communauté ecclésiale lui permettant de poursuivre son cheminement spirituel, l’invitant aussi à ne pas rester en vase clos, et à fréquenter s’il le peut la paroisse et des événements diocésains.

A l’Accueil Marthe et Marie, ils vivent la Bonne Nouvelle entre eux, avec l’équipe des animateurs du lieu, et par leur présence rayonnante, ils sont missionnaires pour beaucoup de ceux qui passent dans cette maison.

Ce témoignage prophétique a pris corps à l’Accueil Marthe et Marie à travers une réalisation artistique particulière.

c. « Comme à Lourdes, réaliser un Chemin de croix pour les "pèlerins de Marthe et Marie" »    (Stéphane).

Ce projet a fait écho à une expérience menée l’année précédente par la commission d’art sacré du diocèse de Lille, qui avait piloté la réalisation d’un Chemin de croix avec des enfants inscrits au catéchisme dans une paroisse de Lille.

Les six amis sont des pèlerins habitués de Lourdes, sanctuaire qui tient une grande place dans leurs vies et leurs cœurs. A l’image du Chemin de croix grandeur nature de Lourdes, réalisé par Maria de Faykod, Guy, le dessinateur, avait déjà réalisé un Christ en croix. Peu à peu, l’idée de réaliser eux-mêmes un Chemin de croix grand format pour la chapelle de l’Accueil Marthe et Marie a mûri.

Pour réaliser leur projet, les «six compagnons de Jésus» ont donc été accompagnés par la commission diocésaine d’art sacré et quelques bénévoles de l’équipe d’accueil et d’animation de l’Accueil Marthe et Marie.

2. La réalisation de l’œuvre : « On peut pas croire que c’est nous qui l’avons fait ! » (sic)    (Stéphane).

La réalisation de cette œuvre a été le temps d’une expérience spirituelle très intense, pour les «six compagnons de Jésus» et tous ceux qui les ont accompagnés. « Le travail était réalisé dans la joie, la confiance et la foi, trois mots qui caractérisent l’ambiance générale à Marthe et Marie» (Anne Da Rocha, responsable de la commission diocésaine d’art sacré, à Lille). Cela a été aussi l’occasion pour chacun de développer sa culture artistique, sa créativité, ses talents, ses compétences techniques, et de grandir en capacité d’être frère l’un pour l’autre.

a. Une création enracinée dans une expérience de vie et une expérience de foi : « Tout ça, c’est    important, c’est notre vie » (Mélody).

Le travail a débuté par deux catéchèses à partir du texte de la Passion selon Saint Jean. A cette occasion, chacun a pu exprimer en paroles et en actes de dévotion la manière dont il vivait spirituellement ce texte. A l’occasion d’une liturgie, les « outils de la Passion », objets issus des fonds de la commission d’art sacré, ont été présentés aux «six compagnons de Jésus» pour qu’ils puissent les toucher, ce qui leur a permis d’exprimer un geste de foi personnel.

Plus tard, à la fin du projet, Gaby et Stéphane ont voulu que leur soit fabriquée une croix de bois pour qu’elle soit portée à tour de rôle par les compagnons lors de la célébration du Vendredi Saint, Raymond, qui peut marcher un peu, prenant le rôle de Simon de Cyrène.

Guy, qui a dessiné les stations, souffre d’une maladie qui lui déforme douloureusement les mains. Pendant cette période, il a vécu une véritable expérience de communion aux souffrances du Christ en répétant à Jésus « J’ai mal, mais qu’est-ce que ça a dû être pour toi ! ». Les moments difficiles qu’il a lui-même traversés au cours de sa vie lui sont remontés à l’esprit.

Cette expérience spirituelle et artistique faisait écho à leur vécu. Les «six compagnons de Jésus» vivent au quotidien une dépendance radicale pour les actes les plus simples. La croix que constituent à chaque instant leurs déficiences et leurs conséquences n’est vivable que s’ils se savent accompagnés et aimés tels qu’ils sont par des frères et sœurs en humanité et par leur frère Jésus, passé lui aussi par le chemin de la souffrance.

b. Une œuvre enracinée dans des traditions artistiques de différentes époques.

Cette œuvre témoigne que le Chemin de croix est de toutes les époques, signe d’un Dieu qui rejoint l’humanité au fil de l’Histoire.

A la mesure de leurs capacités individuelles, tous participèrent activement à la création.

Guy, dessinateur, s’inspirant des visages des bourreaux du tableau « Le portement de Croix » de Jérôme Bosch (Renaissance flamande) et d’un Chemin de croix néo-gothique du XIXème siècle, a dessiné les stations au fusain et au crayon gris.

Les bourreaux de Bosch dont il a dessiné les visages séparément, lui rappellent les personnes qui au cours de sa propre vie, l’ont méprisé, l’ont rejeté, l’ont fait souffrir à cause de son handicap. Il appelle ces personnages « la galerie des affreux » tant ces visages sont un concentré de haine. Les « affreux » ont trouvé leur juste place tout au long du Chemin de croix, là où les «six compagnons de Jésus» le souhaitaient.

Quant aux stations, il ne les a pas reproduites à l’identique du modèle. Il s’est inspiré des œuvres d’Ernest Pignon-Ernest, un artiste contemporain qui dessine en noir et blanc sur les murs des villes et fait ainsi parler les murs. Guy, à sa manière, montre par ses dessins que par la croix, le Christ nous ouvre un chemin à travers le mur de la souffrance.

Guy a aussi donné sa propre lecture de la Passion, aux travers des expressions qu’il donne aux visages, en consonance entre sa propre souffrance et celle du Christ. Par exemple, sur le modèle du XIXème siècle, le Christ que les bourreaux clouent a un visage triste, mais qui ne reflète pas vraiment la souffrance physique. Guy connaît la souffrance physique au quotidien et son Christ cloué a le visage déformé par la souffrance. Autre caractéristique des dessins de Guy, inspiré par Pignon-Ernest, ses traits esquissés ou en suspens aux périphéries de la scène centrale, donnant un dessin « achevé-inachevé ». Ainsi, pour la rencontre de Jésus avec les femmes de Jérusalem, Guy n’a pas dessiné les visages des femmes, mais simplement une esquisse de silhouette. Alors, chacun peut dessiner spirituellement le visage de qui il veut sur ces silhouettes : ses proches, son propre visage … le dessin invite chacun à une rencontre avec « le Christ qui le regarde, lui parle malgré les souffrances » (Guy) et le rejoint sur son chemin de vie.

Ses compagnons, qui n’ont pas tous l’usage des mains, ont peint à la manière de Jackson Pollock (XXème siècle). Jackson Pollock peignait en projetant de la peinture sur ses toiles (technique du dripping). Les compagnons ont choisi chacun deux couleurs dans un immense nuancier, deux couleurs qu’ils aiment et qui les caractérisent, qui reflètent vraiment leur personnalité. Ils ont tous choisi des couleurs vives, pleines de vie. Avec leurs fauteuils roulants, ils ont roulé avec une véritable jubilation dans la peinture étalée le long des plaques métalliques, sur lesquelles les dessins de Guy seraient ensuite collés. Les plaques mesurent 3 mètres sur 1 mètre 50, soit une dimension totale de l’œuvre de 3 mètres sur 20. Par conséquent, en peignant avec les fauteuils, les «six compagnons de Jésus» entraient physiquement dans la matière, dans l’œuvre, faisaient corps avec elle. Ils ont tracé ainsi leurs propres chemins, choisi et orienté chacun leur trajectoire, avec leur fauteuil, lieu de souffrance et de dépendance, mais aussi « prolongement de leurs corps » (Anne Da Rocha).

La vie des «six compagnons de Jésus» n’est pas une vie en noir et blanc, même s’il y a des jours plus ou moins gris. Ces traces de roues colorées, signes d’une vie en abondance offerte par Jésus4, sont une affirmation : Dieu aime chacun à tous les moments de son existence, comme il est, comme une personne, avec son chemin.

Ensemble, les «six compagnons de Jésus» ont réfléchi, se sont écoutés, ont testé, expérimenté, recommencé, comme font tous les artistes. « Le plus important, c’était de rouler dans la peinture, la possibilité de dialoguer, de donner mon avis » (Valentin). Ce n’était pas une réalisation « clé en main » déjà pensée, organisée. Les professionnels de la commission diocésaine d’art sacrée et l’équipe de Marthe et Marie étaient leurs jambes, leurs bras et leurs mains pour assurer les conseils artistiques, la logistique et réaliser techniquement l’assemblage de l’œuvre, sous leurs regards. Le projet a été vécu dans la coopération, non pas dans la compétition et l’ambition. Ce type de fonctionnement casse le processus social de création du handicap. Il est déjà en lui-même missionnaire.

Ainsi grâce à cette collaboration bienveillante et fraternelle entre tous est née une œuvre qu’aucun d’entre eux n’aurait jamais osé imaginer réaliser un jour.

Au fil des rencontres et des étapes de réalisation, les «six compagnons de Jésus» ont façonné l’œuvre par leur vie, confiant leurs propres épreuves, leur chemin de souffrance quotidien, témoignant néanmoins de leur joie de vivre, de leur confiance et de leur foi, cheminant avec joie aux côtés du Christ. «Ça nous a mis du baume au cœur » dit Stéphane. Dès lors, ce chemin de souffrance n’est plus absurde, il est, selon leur expression, « chemin de vie, chemin de gloire » puisque partagé avec celui qu’ils aiment et qui les aime, les emmenant avec Lui jusqu’à la Résurrection.

Ces paroles et cette œuvre sont le fruit et le témoignage d’une expérience de fraternité vécue en amont avec le Christ et entre les différents acteurs du projet. Elles portent quasi sacramentellement une parole théologique centrale pour l’Eglise et le monde actuel.

3. Perspective théologique. « Jésus avec nous, Dieu pour tous » (Raymond).

Voilà la parole que Raymond a écrite à la bombe, taguée en peinture fluorescente, sur la station de la Résurrection. Cette dernière station est un jaillissement de couleurs, un feu d’artifice, recouvrant même totalement le dessin de Guy, qui s’était inspiré du panneau de la Résurrection du Retable d’Issenheim (œuvre du gothique allemand du XVIème siècle, peinte par Grünewald).

Autrement dit, annonce Raymond par ce tague, Dieu, en Jésus, se fait le frère de chacun et de l’humanité entière. Il fait de nous des frères et nous donne part à la vie éternelle dans sa gloire.

Nous dégagerons de cette aventure trois axes théologiques :

  • Un axe pastoral : le Chemin de croix est expression de la vocation baptismale des «six compagnons de Jésus» ;
  • Un axe ecclésiologique : cette œuvre est offerte pour l’Eglise et contribue à sa construction ;
  • Un axe sotériologique : cette œuvre témoigne d’une fraternité vécue, hors de laquelle point de salut.

a. Les «six compagnons de Jésus», prêtres, prophètes et rois.

Comme tous les baptisés, les «six compagnons de Jésus» ont une vocation baptismale. Une évidence, mais qui est parfois oubliée parce que les déficiences sont perçues à tort comme des handicaps à la réalisation pleine et entière de cette triple vocation. La réalisation du Chemin de croix a fait exploser les critères réducteurs.

Le Chemin de croix est pour eux un support de prière incarnée : une action de grâce, « c’est une façon de dire merci à Dieu d’être en vie » dit Raymond, qui a failli perdre la vie dans un accident. Lors des rencontres de réalisation du Chemin de croix, il y avait toujours la messe. Or, selon Nancy Eiesland, l’eucharistie est le lieu de la réconciliation avec Dieu handicapé, le repas avec les invités inattendus.

« Dans les autres chapelles, on ne trouve pas le même Chemin de croix. Ce n’est pas pareil, le nôtre, c’est toute notre vie qui est dans le Chemin de croix qu’on a réalisé. Un autre Chemin de croix me parle moins » (Gaby). Mais aussi, « le Chemin de croix de Marthe et Marie doit aider les enfants, les personnes âgées, les sans-abris, à avoir confiance en Dieu » (Stéphane). En cela, les «six compagnons de Jésus» emmènent à leur suite, vers la prière.

Cette œuvre est aussi pour eux un moyen d’être missionnaires. Cette œuvre, « on l’a faite pour les autres, pour les gens de l’extérieur, c’est ouvert à tous. C’est une façon de se rendre frère de toutes les personnes qui viennent voir le Chemin de croix. » (Gaby). Guy explique qu’il n’a pas dessiné le Chemin de croix pour son plaisir à lui mais que c’est sa façon d’aimer l’Eglise.

Gaby ajoute : « ça peut amener des gens à aller à Lourdes et d’y vivre la joie, la gaieté, l’espérance. On souffre à cause des conséquences du handicap, mais on a cette expérience qu’on est sauvé de tout ce mal-là. Faire le Chemin de croix nous a donné force et gaieté. Beaucoup de malheureux sur Terre n’ont pas fait cette expérience. Sans le Chemin de croix, on serait perdu ».

On note aussi que le Chemin de croix aide les «six compagnons de Jésus» à révéler leurs propres forces et aide des valides à découvrir leurs propres faiblesses. Envisager alors les forces et les faiblesses des uns et des autres devient fécond et permet une réconciliation mutuelle : on a besoin les uns des autres, et de fraternité entre tous.

Prophètes, les «six compagnons de Jésus» annoncent que « c’est le vrai chemin, c’est l’espérance (…) le Chemin de croix, c’est de la mort à la vie » (Gaby). Les six compagnons ont vécu une expérience de transfiguration7, de résurrection8, et ils sont désormais missionnaires de cette bonne nouvelle.

Enfin, par cette œuvre, les compagnons se mettent au service de tous : ils ont le sentiment d’avoir été des Simon de Cyrène : accompagnant Jésus dans la souffrance, mais aussi accompagnés par Jésus. « On a accompagné Jésus sur son chemin » (Guy). Cela les a renforcés dans leur besoin d’être des Simon de Cyrène les uns pour les autres.

Finalement, le Chemin de croix a été une expérience capacitante pour les «six compagnons de Jésus»: d’un point de vue humain, psychologique : « Avant, on nous considérait comme des moins que rien » (Guy). « Je vois mon handicap autrement, ça me fait passer au-dessus de mon handicap. » (Gaby). Chacun a mis du sien en dépit du handicap, selon ses capacités propres. C’était un défi à relever qui leur a donné plus de vie.

Expérience capacitante aussi d’un point de vue spirituel : « Ça nous rend plus croyant. Je me sens plus acteur dans l’Eglise. » (Gaby). Ils ont ainsi progressé dans leur identité de prêtres, prophètes et rois. Ils ont découvert que leurs corps déficients appartiennent à l’Eglise : rédemption spirituelle et physique.

S’ils ont pu réaliser cette œuvre, c’est parce que l’Eglise (par le biais de l’équipe de l’Accueil Marthe et Marie et du service diocésain d’art sacré) leur a fait confiance.11 Les «six compagnons de Jésus» ont fait la découverte de leur valeur, non seulement aux yeux de Dieu, mais aussi aux yeux des autres, et notamment aux yeux de l’Eglise.

Mais l’Eglise aussi a vécu pour elle-même une expérience capacitante.

b. Les «six compagnons de Jésus», artisans de l’Eglise.

La réalisation du Chemin de croix a été occasion de rassemblement, de rencontres improbables et de construction de l’Eglise locale : dans les étapes de réalisation, comme dans les événements tels que le vernissage, le Vendredi Saint, les visites. Le projet a été fédérateur, unificateur entre des personnes de milieux très divers (artistes, professionnels d’établissements médico-sociaux, habitants du quartier, croyants, non-croyants …) et il rayonne largement. Il a été relayé dans différents médias (radio, presse écrite, journal télévisé, film, exposition photo …).

Ce Chemin de croix est, dans sa réalisation, un événement ecclésial. Il est par sa présence à l’Accueil Marthe et Marie un témoignage ecclésial. De quel visage d’Eglise est-il le reflet ? A quelles conversions les «six compagnons de Jésus» convoquent-ils l’Eglise ?

La présence de cette œuvre dans la chapelle de l’Accueil Marthe et Marie atteste chaque jour l’évidence que la personne handicapée est au cœur de la vie de l’Eglise. Cela se concrétise dans une vie fraternelle où les personnes handicapées ne sont pas à la marge de l’Eglise et les personnes valides au centre. Ce Chemin de croix assure la bonne santé de la communauté, il l’humanise.

Rappelons que le Chemin de croix n’a pas été créé dans le cadre d’un projet initié par une équipe éducative, professionnelle, d’un établissement médico-social, dont la mission légale et professionnelle est d’assurer un accompagnement des résidents en assurant l’organisation ou l’accompagnement de leurs projets. Porté par l’Accueil Marthe et Marie et le diocèse, il y a eu une gratuité de l’organisation et de l’accompagnement de ce projet. C’est en cela qu’il modifie les regards de manière profonde, intérieure et probablement plus constructive pour la relation.

Toutefois, n’oublions pas que le Chemin de croix n’a pas été la source de l’amitié, un moyen pour créer une relation fraternelle, mais l’expression de cette vie vécue au quotidien à l’Accueil Marthe et Marie. Le Chemin de croix est fruit d’un cheminement et d’une amitié entre les «six compagnons de Jésus» et l’équipe de l’Accueil Marthe et Marie, dans l’esprit de l’Evangile.

C’est ce type d’expérience qui engendre par ricochet les changements de regard et de mentalité. L’accessibilité des personnes handicapées dans les communautés ecclésiales ne peut vraiment devenir réalité qu’en s’appuyant sur des témoignages de fraternité vécue et transmise.

A la suite de Thomas Reynolds, on peut affirmer que cette œuvre témoigne d’une expérience vécue dans un amour créatif et réconciliant, qui transforme et attire dans une communauté ecclésiale ouverte et inclusive ceux qui sont touchés par cette œuvre et la rencontre avec les artistes.

Le Chemin de croix des «six compagnons de Jésus», projet qui est chemin de joie, fédérateur, de communion, offre à l’Eglise d’être plus fidèle à ce qu’elle est, le corps du Christ ressuscité.

c. Les «six compagnons de Jésus» sur le chemin du salut.

Le Chemin de croix est une œuvre provocante. A travers cette œuvre, les «six compagnons de Jésus» permettent à chacun de découvrir le vrai Dieu : souffrant, vivant, aimant infiniment. Les «six compagnons de Jésus», dans leur dépendance, ont appris de la vie à se recevoir des autres. Ils savent aussi plus facilement se recevoir de Dieu, recevoir cette amitié de Dieu comme un cadeau. Le Chemin de croix rappelle que nous recevons tous notre vie, notre « être » de Dieu. Cela nécessite d’accepter de reconnaître que tout seul, on est perdu. Nous avons besoin d’un autre, frère ou sœur en humanité, mais aussi de l’Autre qu’est le Christ qui nous apprend à aimer en vérité.

L’expérience de la création du Chemin de croix à Marthe et Marie est acte prophétique de cette interdépendance entre tous les acteurs de ce projet. Cette interdépendance n’est pas une aliénation mais une expérience évangélique. Vivre un tel projet avec des personnes handicapées, c’est apprendre à être à l’écoute de comment chacun vit ses fragilités, à faire confiance, à dépendre les uns des autres, et ainsi à ne plus être handicapé dans la capacité à se tourner fraternellement vers les besoins de l’autre. Ces attitudes ouvrent une brèche dans le cœur, génératrice d’Alliance avec le Seigneur, qui se fait vulnérable pour nous rejoindre.

 

Dans le Chemin de croix créé à l’Accueil Marthe et Marie, la place a été laissée au « silence » pour qu’il parle. Le silence ici, ce sont les personnes handicapées à qui on ne laisse pas souvent la parole, et qui n’osent pas s’exprimer ordinairement.

Dans le quartier Humanicité, dont le nom signifie le souci de placer l’humain au cœur de la cité, particulièrement le plus fragile, le Chemin de croix des « six compagnons de Jésus » rend témoignage que ce but, même s’il est difficile à atteindre, peut être approché.

Cette œuvre témoigne de la fraternité, c’est-à-dire d’une qualité de relation qui permet de vivre pour qui se laisse toucher, une expérience du mystère de la Révélation. Cette expérience vécue dans la simplicité, la communion de cœur, dans la joie, dans l’amour est chemin d’évangile, chemin de bonne nouvelle, « chemin de gloire ».

Dr Anne BUYSSECHAERT, Enseignant-chercheur en droit canonique

Université Catholique de Lille. Octobre 2017.

anne.buyssechaert@univ-catholille.fr

Retrouvez les « 6 compagnons sur les pas de Jésus »,  un film de Thomas Kimmerlin, Mighty Prod., 2016 sur Fondation Jean Rodhain/Film : 6 compagnons sur les pas de Jésus