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La fourmilière parisienne

07 novembre 2012
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Jean RODHAIN, "La fourmilière parisienne", Semaine religieuse de Paris, 19 août 1939, pp. 168-170.

La fourmilière parisienne

"Choses d’hier, choses d’aujourd’hui..." Cette fresque de Jean Lorraine préfacera le Livre d’Or que la J.O.C. de la Région parisienne offrira au Souverain Pontife.

Une fourmilière sur un plancher de craie, voilà Paris vu en coupe. Une fourmilière au milieu d’un beau jardin, voilà Paris vu en plan.

Les remous des mers et de la terre ont déposé autrefois en ce lieu la craie et le sable, et la pierre. En y formant d’immenses carrières, dont les galeries affleurent encore aux coins des rues, un peuple industrieux a bâti une ville.

C’est Paris. Les alluvions ont lentement déposé tout autour le plus fertile des terrains : c’est une île : une île tout en blé et en jardins : le jardin d’Île-de-France.
On l’appelle l’Île-de-France, parce qu’elle flotte au milieu du pays comme une île bien centrée dans un bassin. On y vient de partout. Chaque province y aborde. Cette fourmilière devint donc un carrefour. On y passe et on s’y arrête. Ainsi au cours des siècles, passagers et marchands s’installent en ce pivot : Paris, peu à peu, s’agrandit en s’épanouissant autour de lui-même. C’est d’abord la bourgade de Lutèce mise en ordre et cerclée de remparts par les Romains ; l’Empereur Julien aime à y passer ses vacances : il y trouve même des figues et du raisin. En sortant du métro à la station Cluny, vous trouvez encore son palais ; ainsi Paris continue dans ses rues à vous dire son histoire. Le christianisme ne commence pas à Paris par des monuments : mais circulez-y maintenant : la rue Sainte-Geneviève, les rues Saint-Martin ou Saint-Denis, les quartiers Saint-Jacques ou Saint-Victor vous diront combien ces premiers apôtres se sont si bien installés en pleine vie qu’ils y sont restés. Les Normands ont à peine ravagé la cité qu’elle se prépare à grandir avec la royauté. Voyez Notre-Dame, voyez le Louvre : ces monuments vous racontent d’eux-mêmes des siècles de foi solide.

Au centre, c’est un mélange de vieux hôtels, nobles et réservés, et de boutiques toujours trop à l’étroit dans une enceinte souvent élargie, car la ville commence à déborder sur les champs. Le travail se localise. Sous Philippe-Auguste, les bouchers s’installent près du Châtelet. Ils y sont encore. Les orfèvres sont rue du Cocq ; les ébénistes, rue Saint-Antoine. L’histoire de chaque quartier revient à l’histoire de son métier. Toutes les archives sont pleines de leurs conventions. Ils se groupent. Ils font une révolution pour leurs corporations : toute l’histoire de Paris est l’histoire d’un peuple qui travaille, c’est une fourmilière turbulente, mais c’est une fourmilière qui reste bien en place.

L’Empire plantera son Arc de Triomphe sur la colline de Chaillot, la République ouvrira ses boulevards larges au vif de ce fourmillement, le XXème siècle accrochera tout autour cette usine circulaire appelée banlieue. Paris restera centré sur son passé. Les Halles sont immobilisées depuis le XIIème siècle ; l’Hôtel-Dieu, depuis le VIIème. L’Hôtel-de-Ville concentre la vie municipale au bord de la même place depuis le XVème.

Ainsi demeure la géographie, ainsi demeure le caractère. Paris est un carrefour où tout est divers, mais où l’ensemble garde une même physionomie. La population des métallos de Billancourt ne ressemble pas du tout aux retraités des villas de Vincennes ou de Saint-Mandé. Il y a autant de différence entre un jardinier de Bagneux et un courtier du quartier de la Bourse qu’entre un Breton et un Provençal. Il semble, en effet. Mais cette fourmilière aux aspects si divers brasse si fort ensemble tout ce qu’elle annexe, qu’on retrouve toujours, encore maintenant, ce "caractère parisien" si traditionnel et si instable. Il est changeant. Il est léger. Il improvise. Il est généreux. Il veut tout changer et il conserve tout. Il est prêt à toutes les révolutions. Mais il proteste dès qu’on veut transformer quelque chose. Il est curieux. Tout l’intéresse. Il discute de tout ; c’est pourquoi l’étranger le croit passionné de politique, mais rien ne l’intéresse plus que son travail, et au fond, rien ne le passionne plus que l’objet qu’il va fabriquer. Comme toute l’Ile-de-France aime à semer son blé, puis à l’engranger, ainsi Paris aime son outil et son invention. Et c’est tout aussi vrai du Paris d’aujourd’hui que de celui d’autrefois. Vous me vantez le travail du Moyen-Age, mais placez donc l’enlumineur du XIIème siècle dans les conditions de vitesse d’aujourd’hui ! Regardez la cadence fournie par une dactylo de Paris 1939, mesurez la rapidité à laquelle est astreint le tourneur sur cuivre des usines d’aviation, et vous admirerez combien, dans un pareil tourbillon, ces enfants des lents tailleurs de pierre savent encore mettre un tel souci d’élégance et de perfection. C’est le travail parisien.

Ce tourbillon de fourmilière fait croire à une agitation superficielle. Le collier des usines semble peser définitivement sur la ville. Seule Montmartre, avec sa basilique, semblait un ex-voto isolé. Et voici que ce peuple déconcertant n’a pas su cacher sa prière sous son agitation. 100 chantiers ont élevé 100 clochers. Ce peuple prie. Ce peuple de Paris prie à sa manière. Cette fourmilière ingénieuse reste inventive dans l’apostolat. Tous les dévouements ont longuement mûri dans les champs de France. Mais c’est à Paris qu’ils jaillissent tout à coup comme de mystiques puits artésiens.

Ainsi des "Missions Étrangères" ont jailli des apôtres pour tout l’Orient. Ainsi "Notre-Dame des Victoires" a inondé le purgatoire d’un fleuve de prières. Ainsi à deux pas de l’arbre planté par Vincent de Paul, entre dix usines de Clichy, a fleuri cette épopée dont le monde n’a pas fini de s’étonner : la J.O.C., et dont ce volume présente quelques fleurs. Ce sont les fleurs écloses en I939 sur la "fourmilière parisienne" à l`intention de celui que ce Paris a tant aimé dès sa première rencontre avec lui : Sa Sainteté Pie XII.

Jean LORRAINE