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Les tigres, le Pape et l'enfant

18 juin 2017
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Jean RODHAIN, « Les tigres, le Pape et l'enfant », Messages du Secours Catholique, n° 62, novembre 1956, p. 10.

Les tigres, le Pape et l’enfant

« La Radio vous a téléphoné pour une histoire de tigres. Urgent. La rappeler avant minuit. »

Voilà l'inquiétant billet que je trouve épinglé sur ma porte par ma concierge. Quelle radio ? Quels tigres ? Y a-t-il un sinistre chez Ies tigres du Tanganyika, ou les tigres de Médrano ont-ils dévoré les gens du quartier ? Je téléphone avec angoisse, et au bout d'un quart d'heure je reconstitue l'histoire : les tigres ne me concernent plus qu'indirectement, comme vous allez voir : il s’agit du « Rêve de votre vie ».

Chaque semaine, Radio-Luxembourg offre leur chance à trois personnes qui peuvent exposer un souhait devant son micro installé dans un vaste cirque. L'assemblée désigne le plus méritant, et sur-le-champ tout est mis en œuvre  pour réaliser son rêve : Le rêve de votre vie.

En réalité cette féerie comporte, à l'envers du décor, une organisation compliquée et remplie de préparatifs fort judicieux. Chaque semaine, parmi les milliers de lettres envoyées par les candidats, un premier jury retient trois noms. Et avant de les présenter au public on cherche les Mécènes de Secours capables d'éviter une désillusion au candidat élu. Si ce grand père rêva d'aller sur la tombe de son petit-fils, aux Antipodes, peut-être qu' Air-France saurait offrir une place ? Si cette jeune paralytique immobilisée depuis toujours dans sa clinique rêvait d'une soirée unique, est-ce que le directeur de l'Opéra ne ferait pas un geste ? L'improvisation n’est pas organisée; elle est suscitée...

Or, pour le samedi de cette semaine, réservée aux enfants, le jury avait retenu trois jeunes candidats. Le premier, âgé de 9 ans, voulait devenir dompteur, et son rêve était, pendant ses vacances, d'entrer déjà dans la cage et de parler - de parler très doucement, expliquait-il - aux jeunes tigres. Voilà d'où ma concierge tirait ses tigres. C'était en cela exact.

Le second, 11 ans, serait mécanicien, et en attendant, rêvait d'un train électrique. Pour celui-ci, les grands magasins ne manqueraient pas de proposer leur jouet prototype dernier cri.

Quant au troisième candidat, il voulait être prêtre. Et, en cas de réussite, son rêve était d'aller à Rome, de voir Ie Pape, de lui demander de prier pour la France, et de lui servir une fois sa messe. Cela ne tenterait aucune marque de lessive et d'apéritif. Alors. la radio pensait que peut-être, le Secours Catholique... La Radio me prévint honnêtement que devant le grand public d'un cirque, une vocation sacerdotale n’avait pas une chance sur cent. Je répondis, aussi honnêtement, que devant participer à une audience un mois plus tard, il me serait facile de présenter l'enfant au Saint-Père, mais que je n'avais aucune compétence pour le proposer comme servant de messe. Je poussai l'honnêteté, ce jour-là, jusqu’à avouer à la Radio que je ne possédais même pas de poste de radio, préférant obstinément choisir à ma guise le disque classique qui me plaît et le savourer tranquillement trois fois de suite. D'ailleurs, samedi prochain, je ne serai pas à Paris, mais à Lourdes, dans mes chantiers de la Cité- Secours …

La Radio n’est point susceptible puisqu’elle offrit sur-le-champ, à l'infidèle que je suis, de brancher directement un fil téléphonique de Lourdes sur Ie studio d'émission. C'est ainsi que j'entendis 6.000 personnes rassemblées dans le cirque de Royan, acclamer l'enfant aux tigres (9 ans 1/2).

Silence glacial quand, au micro, Pierre F... commence à exposer sa vocation. Il veut être curé de campagne. Le speaker interroge. Les réponses claquent comme des éclairs. Au bout de trois minutes, Ie speaker qui en a vu d'autres, rend son tablier et avoue à la foule : « Je n'ose plus interroger cet enfant Il faudrait Bernanos. Ce n'est pas un métier comme un autre. C'est une vocation si mystérieuse et il me répugne de toucher à de tels secrets d'une âme d'enfant ». Tout Ie cirque est debout. On vote. Pierre F... est élu à l'unanimité. Je demande la communication pour Royan, je félicite le jury et l'enfant : « Je le conduirai à Rome. »

Le Vatican est la dernière cour d'Europe, et son protocole des audiences dépendent royalement du Révérendissime Maître de Chambre de Sa Sainteté. Un candidat à I'audience doit toujours, une fois arrivé à Rome, compter une grande semaine d'espoirs, d'angoisses, d'inquiétudes, avant de recevoir, portée à son hôtel par un messager spécial, la grande enveloppe scellée des deux clefs et contenant le « biglietto » d'audience. L'inlassable bonté du Saint-Père vous procure presque toujours ce privilège diversement localisé dans des salons successifs où la densité des admis est inversement proportionnelle à leur rang : mais toujours la semaine précédente vous êtes restés sur Ies charbons ardents de l'incertitude, charbons soigneusement entretenus par un nombre égal de sourires et de réticences.

Miracle : en arrivant à mon hôtel, le portier m'annonce que tout est complet : je n'aurai pas de chambre, mais par contre, il est déjà arrivé à mon nom un pli du Vatican : je l'ouvre en tremblant : ce sont, pour l'enfant et pour moi, deux magnifiques billets d'audience obtenus par des amis très violets. L'enfant, que j’ai confié à un guide particulièrement sûr, arrivera demain. L'audience est pour après-demain. Rome est une ville merveilleuse.

Patatras : je me rendis le surlendemain à la fameuse audience, seul, avec en place du billet rouge, un télégramme jaune sale signé de mon guide accompli : Avons manqué train - stop - Enfant et moi arriverons dans 29 heures - stop - Regrets ». Inutile d'expliquer qu’à cette audience-là je restai plus muet que Ies statues du Vatican.

Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris, j'entrepris aussitôt d'humbles démarches pour une seconde audience. Je tombais non plus sur des charbons ardents, mais sur un brasier crépitant. On n’a jamais donné deux audiences de suite. D'ailleurs, le Saint-Père est fatigué, même les audiences des cardinaux sont suspendues « sine die ». Tout le jour, le ciel de Rome fut noir d'encre.

Il ne fallut rien moins que la plaidoirie éminente du Primat des Gaules pour conduire dès le surlendemain matin l'enfant et moi aux pieds du Saint-Père, à Castel Gondolfo. Voilà donc, mon cher enfant, réalisé le rêve de votre vie. Le Saint-Père savait déjà par le cardinal Gerlier - l'histoire du cirque. Le Saint-Père écouta attentivement Pierre F... lui demander de prier pour la France, pour l'Afrique du Nord, pour les vocations, pour sa famille. Et parlant de sa famille, voici l'enfant qui présente subitement au Pape le Livre de maison, tenu depuis plusieurs générations par ses ancêtres. Une page déjà enluminée est prévue pour que Ie Pape écrive... et signe.

Je n ai jamais vu le Saint-Père sourire d'aussi bon cœur. Nous ne pouvons pas. Cela ne nous est pas permis. Mais nos secrétaires vont noter I'adresse de vos bons parents et pour votre livre vous recevrez bientôt notre bénédiction.

Rome n'est jamais si belle que lorsqu'on redescend des collines de Castel Gondolfo avec un enfant heureux.

Depuis cette histoire, je reçois quelques lettres. De l’étranger, certains auditeurs écrivent leur stupéfaction de voir dans cette France qu’ils croient paganisée un auditoire de cirque préférer une vocation sacerdotale.

Mais j’ai surtout quelques confidences de familles qui, chacune après I'écoute, ont

devant le poste silencieux, le même dialogue

 - Papa, moi aussi.

- Quoi, toi aussi, tu veux qu'on te paye un voyage à Rome ?

- Non Papa, il ne s'agit pas de Rome, et du Pape, seulement, II y a longtemps que j’hésitais à te le dire, mais, moi aussi...

Tant il est vrai, que pour un garçon de 13 ans qui aime bien son père et le métier que son père voudrait lui voir reprendre, il y a une minute plus dure que l'entrée dans une cage de tigres : c'est l'instant où il se décide, un soir, à avouer à ce père le secret qu'il y a depuis longtemps entre le Seigneur et lui, lui aussi...

                                                                                              Mgr Jean RODHAIN.