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Quincaillerie, remède social

13 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « Quincaillerie, remède social », Messages du Secours Catholique, n° 68, mai 1957, p. 1.[1]

Quincaillerie, remède social

Il y avait une fois un camp de réfugiés hongrois. Je ne vous dirai pas où, mais c'était un vaste camp. Et comme dans tous les camps de Hongrois réfugiés, les autorités se désespéraient : « Ces gens-là sont impossibles ». Les enfants n'écoutaient personne, et les parents étaient comme les enfants. Ils voulaient partir, mais sans savoir où aller. A l'heure du coucher, personne ne voulait rentrer. Et le matin au lever, personne ne voulait bouger. Quant aux filles et aux garçons, il valait mieux n'en pas parler.

Les autorités, à bout de ressources, firent venir des techniciens internationaux. Leur conférence fut savante et pertinente. Elle ne changea rien. On vit défiler dans les bureaux de la direction, tour à tour, les compétences les plus chevronnées.

Des assistantes sociales furent appelées du Nouveau Monde. La voiture de quatre psychiatres célèbres stationna une semaine entière dans la cour d'honneur. L'interminable ecclésiastique docte ès-psychanalyse vint, prit des milliers de notes et repartit sans aucun succès. Tous les clercs en sociologie défilèrent ; rien n'y fit. L'anarchie s'étalait sans remède tandis que le grand directeur gémissait : « Pour nous tirer de là, il n'y a plus qu'un miracle ».

Le miracle survint sous les apparences de la Fifine. La grosse Fifine tenait la ferme vis-à-vis du camp. On l'avait entendu grommeler vingt fois : « Ben si c'était moi, ça ne traînerait pas ». Était-ce une menace ou un remède ? On hésitait, car la fermière avait sur le cœur plusieurs volatiles dont la disparition coïncidait avec l'installation du camp. Le directeur prit son courage à deux mains, et à la fin du mois, au moment de régler la note du lait, il attaqua net la Fifine : « Alors, si c'était vous qui étiez à ma place ? »

« Ben ! si c'était moi, sauf votre respect, monsieur le Directeur, je leur donnerai des fers à repasser et des pioches, à vos oiseaux. Vous n'en faites rien parce qu'ils ne font rien. Et ils ne font rien, parce que vous ne leur donnez rien à faire. »

Le soir même, la camionnette du camp ayant dévalisé le quincaillier du bourg, chaque chambrée recevait son fer à repasser. Dès le lendemain la coquetterie, de zéro, montait d'un degré dans les couloirs.

Une fois repassés, il fallut pour les vêtements de l'amidon, du fil, des aiguilles. En 48 heures, il sembla que le printemps arrivait au galop. Quatre couturières professionnelles ouvrirent une quasi boutique. Partout les classiques hardes de réfugiés n'étaient plus fripées. La contagion de la couture s'étendit jusqu’au balayage. Chaque chambre devint un ménage bien tenu. Les gosses débraillés y gagnèrent le retour des gifles. Du coup, ils désertèrent les escaliers pour Ie jardin. Parce que les pioches avaient créé le jardin : « L'organe crée la fonction », n'en déplaise aux théorèmes qui empêchent de réfléchir plus loin. Les pioches avaient suscité une génération spontanée de jardiniers. La cour d'honneur passait à l'horticulture. Entre chaque baraquement, un nouveau potager. A vrai dire, les pioches coûtaient fort cher : la direction du camp recevait chaque jour une délégation de jardiniers réclamant des binettes aux râteaux, l'assortiment complet pour vingt hectares de légumes. Toutes les quincailleries de la région se vidèrent. Mais le camp passait au Paradis terrestre, tout au moins quant aux soucis de l'administration...

Ça grince chez vous ? Vos gens y sont mélancoliques ou se disputaillent. C'est signe qu'ils ont le temps de le faire.

Donnez-leur du travail, encore du travail. Ça ira mieux.

On embauche sur les chantiers de la Charité...

Vienne, avril 1957

Mgr Jean RODHAIN.


[1] Réédité dans : CGV, p.129-132.