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La visite de Pâques

21 août 2017
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Jean RODHAIN,  « La visite de Pâques », Messages du Secours Catholique, n° 87, avril 1959, p. 1.

La visite de Pâques

Des visiteurs de nos Cités-Secours, j'apprends toujours beaucoup. A les guider à travers nos bâtiments et nos installations, je découvre pourquoi ils s'intéressent à ce mécanisme. Ils viennent comme le père de famille de l'Évangile venant visiter sa vigne. Ils contrôlent, ils vérifient, ils veulent toucher la cloison en polyester et contempler longuement le distributeur automatique de tickets de repas. On devine qu'ils ont versé chaque année leurs cotisations pour bâtir telle ou telle cité. Ils se sentent chez eux et ils aiment voir fonctionner de près ce qu'ils ont contribué à fonder de loin. Les questions qu'ils posent, les cas qu'ils présentent, montrent bien d'ailleurs que ce ne sont pas seulement des entrepreneurs de bâtiments, mais qu'ils sont hantés par la misère.

Un seul regret : la Cité qui est peut-être la plus importante à l'heure actuelle, la Cité "Myriam", remplie de Nord-Africains, est la moins visitée...

Parmi ces visiteurs, je reste dérouté par deux catégories heureusement fort rares.

1° - Les aveugles. - A la Cité-Secours "Notre-Dame", rue de la Comète, à Paris, même après bientôt six années de fonctionnement, on ne peut pas s'habituer au spectacle du réfectoire : il y a là une présence de la misère qui creuse et bouleverse le plus endurci. Chaque soir on reste figé devant ce jeune qui a trop faim, avec à côté ce vieux qui n'a plus faim.

A chaque table, certains visages comme lavés et lessivés par trop d'échecs et de misères.

Or j'affirme que j'ai déjà piloté un visiteur ayant réussi ce tour de force de m'entretenir, comme un perroquet, de son récent congrès international de Florence, à travers nos cinq étages, sans accorder un regard à nos hôtes du réfectoire et sans me poser une seule question sur le fonctionnement de la Cité. Je dis que celui-là est un "aveugle".

2° - La deuxième catégorie je la classe dans le genre : "Sécateur". C'est le Monsieur qui, la visite terminée, interroge sur le rendement ou le bénéfice.

Il est facile de lui répondre qu'une entreprise comme la Cité n'est pas destinée à faire des bénéfices. Et il est facile aussi, rapport des Commissaires aux Comptes en mains, de lui prouver que la gestion de chaque Cité est en équilibre indiscutable. Mais le visiteur sécateur est un obsédé de l'enfant unique. Il tremble à l'idée d'une famille nombreuse. Et il termine généralement son argumentation en juge d'instruction : "avouez que ces Cités se sont des boulets que vous traînez ".

Je n'avoue pas.

Je n'écoute même pas le trésorier qui me cite un chiffre. Il me révèle qu'à notre Cité-Secours de Lourdes, depuis son ouverture, le public a versé en espèces, soit dans les troncs, soit par les clous, soit pour les fondations de lits, un peu plus de 188 millions (heureusement ....) Or ajoute un trésorier, si cette Cité n'existait pas, personne n'aurait apporté un seul sou de cette somme.

Je n'avoue pas, et je pose à mon tour la question : "Ces Cités, est-ce que ce sont des boulets ou des fruits ? Ces centaines de milliers de gens, logés et nourris, ces pauvres habillés, ces hommes reclassés au travail, ces jeunes Nord-Africains familièrement accueillis et formés à l'artisanat, est-ce que ce sont des boulets à traîner, ou des fruits à présenter ?

Dans votre verger, si sous prétexte d'en alléger les branches, vous coupez au sécateur tous les fruits de votre arbre, qu'est-ce qu'il arrivera ? : il crèvera. Ce n'est pas la peine de faire un discours autour : il crèvera certainement.

Et voilà où mon visiteur sécateur rejoint la catégorie précédente. Il faut que je le mette lui aussi dans le tiroir des visiteurs aveugles. Il a regardé les constructions. Il n'a pas vu la Maison. Le Secours Catholique n'est pas une gérance immobilière. Il n'est pas une banque. Il n'est pas un trust de notaires. C'est un être vivant. Ou il porte des fruits, ou il meurt. Ou bien il fleurit, ou bien il sèchera. Coupez tout et vous aurez du bois sec.

Il porte fruits, non seulement par ses Cités, mais par l'action continue de cent mille bonnes volontés inconnues : l'enfant qui raconte à ses parents ce que c'est que la charité, parce que les "Kilomètres de Soleil" lui ont fait découvrir l'enfant sans soleil, cet enfant est pour le Secours Catholique un résultat plus beau que l'architecture d'une Cité.

Mais ce n'est pas du Secours Catholique que je veux parler. Cette objection : "vous traînez des boulets", elle nous vise tous. Chacun est aux prises avec ce démon ironique et sceptique prêt à ronger les fruits de l'arbre.

La tentation est continuelle pour chacun d'éviter le risque d'appeler boulet le fruit pesant, et de couper toutes les fleurs pour alléger les branches.

- As-tu porté du fruit ?

- Qu'as-tu fait des talents que je t'ai confiés ?

Voilà les questions qui reviennent par la voix de Celui qui surgit, vivant, des moisissures du tombeau.

Que la joie de Pâques apporte à chacun la paix de Celui qui dès sa première apparition à Emmaüs se faisait reconnaître par son signe : le pain partagé.

Mgr Jean RODHAIN