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Est-il du XVIIe ou du XXe siècle ?

09 décembre 2013
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Jean RODHAIN, « Est-il du XVIIe ou du XXe siècle ? », Messages du Secours Catholique, n° 97, avril 1960, p. 1.[1]

Est-il du XVIIe ou du XXe siècle ?

Le premier dimanche d'août 1617, un nouveau curé monte pour la première fois en chaire dans sa paroisse. Il est arrivé il y a quatre jours seulement et son sermon porte sur une découverte qu'il vient de faire le matin même : à une lieue de l'église il existe une ferme misérable : des enfants sans pain parce que les parents sont malades et sans soins. Ce jeune curé invite ses paroissiens à les prendre en pitié.

Le soir, après les vêpres, ce curé veut vérifier les résultats de sa jeune éloquence : il retourne à la ferme. Mais, sur le chemin, il croise une vraie procession : toutes les familles de la paroisse sont allées, l'une après l'autre, porter chacune un "pot de bouilli" aux fermiers malades.

Le dimanche suivant, nouveau sermon : « Mes frères, votre charité est grande, certes, mais elle est désordonnée. Nous allons créer, afin de faire l'inventaire de nos misères, afin de répartir tout au long de l'année vos secours, un comité paroissial de Charité ».

Et le dimanche suivant, première réunion du Comité de Charité de la paroisse : Elle s'appelait Châtillon-des-Dombes, et son curé tout neuf se nommait M. Vincent.

Si vous allez en pèlerinage à Châtillon-des-Dombes (à 18 km. d'Ars), vous trouverez exposé dans une vitrine de l'hospice actuel, le parchemin signé de saint Vincent de Paul, créant ce premier Comité de Secours. Il sera le type de toutes les créations qui vont jaillir en cascade de cet infatigable créateur : Dames de Charité, Sœurs de Charité, Lazaristes, Enfants Trouvés, Assistance Publique, etc.

Mais chaque fois, on retrouvera les mêmes procédés du jeune curé arrivant dans sa paroisse. Dans les trois premières semaines de son séjour toute sa méthode y est exposée, démontrée, appliquée.

En ce Tricentenaire de saint Vincent de Paul, chaque conférencier chaque prédicateur, tire consciencieusement la couverture à soi et expose ce qui convient le mieux à son propre genre : même les photographes finissent par trahir ce qui les préoccupe...

Celui-ci signalera qu'à Châtillon, M. Vincent a proposé tout de suite à ses paroissiens quelque chose à faire : c'est un réalisateur. Il n'a pas composé d'abord un traité, ni une brochure. Il applique la méthode de l'Évangile : un objectif précis à réaliser en priorité. Remède d'abord, théories ensuite. Pain partagé d'abord, béatitudes après.

Cet autre remarquera que M. Vincent, dès le premier jour de sa rencontre avec la paroisse, propose à tous, à tous ensemble, un travail. Même si cela provoque confusion, il ne se décourage pas : il proposera, le dimanche suivant, une table pour que les familles se rencontrent, confrontent, apportent leurs soucis, proposent leurs générosités, coordonnent leurs efforts. Réunir pour aider, est un autre aspect de la méthode de M. Vincent. Et c'est vrai.

Certains feront observer que le déclic de tout ce travail s’est produit à la grand'messe. Et, à la fin de sa vie, M. Vincent avouera qu'il avait préparé un autre sermon très littéraire, mais qu'en montant à l'autel, ce premier dimanche, les yeux sur le tabernacle, il lui a semblé impossible, en face du Pauvre de Bethléem, de ne pas crier au secours pour les pauvres de la ferme abandonnée. L'Eucharistie a été toujours, dans les lettres et les conférences de M. Vincent, la source littérale de son action. Elle lui a révélé le Christ des Pauvres et donc les Pauvres du Christ. Et ceci est vrai aussi.

N'empêche que tout a commencé (à mon tour de faire ma théorie) par un regard. Ce curé, tout frais arrivé, regarde ce que depuis des années tous ses paroissiens ont vu sans le regarder : cette ferme sans pain et ces enfants misérables.

Ces gens avaient bon cœur, la preuve c'est qu'ils donnèrent dès qu'on leur apprit à regarder. Exactement comme ce donateur apportant cent couvertures pour Fréjus. Demandez-lui s'il ne ferait pas bien de regarder aussi l'infirme qui, dans sa propre maison, grelotte au 6e à gauche sur la cour, et du coup il le découvrira, et puis le couvrira (de couvertures), et puis le visitera régulièrement, tout étonné d'avoir habité si près de ce prochain depuis 15 ans, sans le savoir.

Exactement comme cette rêveuse toute farcie de lectures « en profondeur », toute décidée à « s'intégrer dans une vie sublimée pour la conversion des antipodes » et qui, lorsqu'on lui rappelle qu'elle ferait bien de commencer par le commencement, par être polie pour ses voisins, par être correcte pour sa grand-mère acariâtre, par balayer sa chambre à son tour, suffoque de stupeur d'abord, et finit tout de même -car au fond c'est une brave fille- par regarder ce prochain proche où le Seigneur la guette.

Exactement comme cet étudiant en médecine, signataire de sa 14e motion sur l'Algérie, théoricien de tant de réunions interminables, et qui tout à coup s'aperçoit que les Algériens manquent cruellement de médecins et qu'un petit stage dans un dispensaire de Kabylie serait, pour les Algériens peut-être, mais pour lui certainement, excellent ...

Car enfin, un des secrets, une des originalités de ce curé débarqué la veille à Châtillon-des-Dombes, c'est le regard tout neuf sur une misère ancienne.

Et si je fais comme lui, voilà que je n'ai plus la conscience tranquille.

Donc il est d'actualité, ce Vincent de Paul !

Mgr Jean RODHAIN

 


[1] Réédité sous le titre "Son premier sermon", Lettre aux séminaristes et religieux soldats, juillet 1960.