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La journée de la charité

08 décembre 2013
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Jean RODHAIN, « La journée de la charité », La Croix, 20 novembre 1960.[1]

La journée de la charité

Pourquoi chez certains chrétiens y a-t-il souvent une hésitation à écrire ou à prononcer le mot « charité » ? Vous me direz que le mot importe peu dès que leur cœur brûlerait de charité. Pardon : dès qu'on rougit du mot, on a déjà renié l'idée.

Et pourquoi rougir du mot ? Parce qu'on le croit périmé.

Il y a quelque chose de périmé, certes : ce sont certaines formes extérieures de l'exercice de la Charité.

L'hospice de la Chaise-Dieu a été une Charité au XIIIème siècle. En 1960, ce n'est plus de la charité, c'est de l'archéologie.

Un bal de charité, un thé de charité ont été peut-être, en 1880, des aspects d'une activité secourable. En 1960, ce n'est pas de la charité, c'est de la pure mondanité, et pas autre chose.

L'actualité de la charité, c'est qu'elle n'est pas en retard, mais en avance : elle regarde toujours vers l'avant.

Pourquoi les terribles persécutions de Néron et de Domitien ?

Est-ce parce que les chrétiens avaient introduit un dieu nouveau à Rome ? Historiquement c'est insoutenable : Rome était toujours accueillante aux importations de cultes. Il suffit de visiter un musée romain - ou de se promener dans le quartier grec du Transtevere - pour constater avec quel libéralisme les Romains laissaient s'installer les mythologies grecques ou orientales avec leurs dieux, leurs statues, leurs temples et leurs rites. Ces chrétiens ajoutaient un culte oriental de plus ? Aucun historien contemporain n'a signalé un danger dans cette addition.

Seulement ces chrétiens s'aimaient. Le chef de famille chrétien aimait son esclave et le libérait. Cela devenait contagieux, mais cette contagion était la ruine du système économique et social de Rome : la suppression de l'esclavage était une révolution. Cette main-d'œuvre économique fournie depuis toujours par les esclaves de la maison (pour les domestiques) et dans les ateliers (pour les ouvriers), il faudrait la remplacer par des salariés libres. C'était un bouleversement total de la société. Le christianisme était révolutionnaire car il introduisait un explosif inconnu : la Charité.

Toutes les persécutions de Néron et de Dioclétien ont leur origine ici : le législateur découvrait dans la Charité un précurseur pour demain qui risquait de perturber l'ordre social établi hier : la charité d'aujourd'hui, c'est la justice sociale de demain.

Vincent de Paul considère d'un regard neuf l'enfant abandonné, le galérien, le réfugié. Pour eux il fonde, il réglemente, il établit. Et en 1960, l'Assistance Publique ouvre une exposition sur saint Vincent de Paul pour célébrer celui qui a été son « Précurseur ». La Charité court « en avant ».

Au XVIIème siècle, un curé vosgien, Saint Pierre Fourrier, par charité pour ses pauvres paysans de Mattaincourt, invente la mutuelle-assurance incendie : c'est le précurseur du régime des mutuelles du XIXème siècle. La Charité invente avant que la technique ne réalise.

Aujourd'hui je regarde cet enfant qui gambade dans la cour. Il atteindra ses dix ans à la veille de ce Noël 1960. Mais quand il aura 50 ans, il fêtera le Noël de l'an 2.000. Enseigner la Charité aujourd'hui au gamin de 10 ans, c'est déjà illuminer l'an 2.000 et préparer la justice sociale de l'âge atomique.

La Charité véritable ne distribue pas des moissons toutes faites ou des gâteaux tous cuits. Plutôt que de distribuer cent pommes, elle préfère planter un pommier. Elle enseigne à planter, à bâtir, à instituer. Elle soigne l'affamé de 1960, mais lui apprend à cultiver pour qu'il sache récolter en 1970.

Fréjus, Agadir sont des coups assez sonores pour inquiéter le monde entier et susciter un élan réel d'entraide.

Mais les catastrophes quotidiennes sont plus discrètes : c'est pour elles que le Secours Catholique quêtera Dimanche prochain 20 Novembre.

Cette Journée Nationale marquera cette Campagne comme entreprise avec l'Action Catholique Générale. Il s'agit de la Faim dans le Monde. Il s'agit de regarder au loin et en avant sans oublier la grande rue de notre paroisse : elle n'est pas une archéologie, la Charité : elle est en avant.

Mgr Jean RODHAIN

 

[1] Ce texte reprend en partie : "La charité regarde vers demain", MSC, n°102, novembre 1960, pp.6-7. (note de l'éditeur)