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Pendant que tournant les fusées

08 décembre 2013
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Jean RODHAIN, "Pendant que tournent les fusées", Messages du Secours Catholique, n° 101, septembre-octobre 1960, p. 1.

Pendant que tournent les fusées

La table avec son tapis vert était banale, comme toutes les tables de Comité. La salle, toute neuve, était admirablement aménagée pour écouter, travailler, intervenir. On aurait pu se croire dans un bureau d’études nucléaires de Chicago ou de Saclay, si le ciel immense de la baie vitrée n’avait été coupé en deux par cette coupole toute proche de Saint-Pierre. C’est donc à l’ombre même du Vatican, qu’au matin de cet été, nous siégions à la 5ème Assemblée Générale de Caritas Internationalis. Je dis « nous » en parlant de la délégation du Secours Catholique Français. Elle comprenait 35 Délégués, parmi lesquels 29 laïcs, c’est-à-dire que la proportion des laïcs était de 85 %. Dans les délégations des autres pays, c’était exactement l’inverse : prélats et chanoines dépassaient 85 %.

Malgré ce bariolage de costumes, il y avait unité dans le travail. Fédérés ensemble depuis 10 ans déjà au sein de cette Caritas Internationalis, les Conférences de St-Vincent de Paul, les Dames de Charité et les Secours Catholiques nationaux de 47 pays tenaient leur Assemblée statutaire. Elle fut marquée par deux initiatives depuis longtemps attendues :

- La création, autour du Président (Son Excellence Monseigneur BALDELLI) de 5 nouveaux postes de Vice-Présidents originaire d’Europe, d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud, marquant ainsi le caractère international de notre Institution.

- Et, pour marquer la place de plus en plus affirmée du laïcat aux responsabilités de la Charité, l’élection au poste de Vice-Président de Caritas Internationalis pour l’Europe, d’un laïc déjà Vice-Président du Secours Catholique français, Monsieur Jacques de Bourbon-Busset.

Je ne vais pas transcrire ici le long procès-verbal de cette Assemblée, ni de son Comité Exécutif . S’il y a des journalistes qui cherchent des sujets d’articles, ils auraient été servis à chaque séance.

Le Président de Hong-Kong explique comment il avait dû installer de véritables usines pour fabriquer des aliments, destinés à des flots incessants de réfugiés.
L’an dernier, au Comité Exécutif, l’Aumônier de la Caritas du Chili avait exposé brièvement mais magistralement, l’ossature de son organisation nationale. Cette fois-ci, il revenait en tant que nouvel Archevêque de Santiago du Chili, mais pour décrire les besoins et les espoirs d’un pays dévasté qui espères des gestes d’entraide.

Un Indien, le Docteur R.B. Sen, Président de la F.A.O., appelait au secours toutes nos sections nationales, afin d’éveiller les hommes à une charité intelligente. Sinon, la F.A.O., ce bras séculier de l’O.N.U. chargé de remédier à la faim dans le monde, manquerait la mission que lui avait reconnue S.S. JEAN XXIII, d’être « une forme moderne des Œuvres de miséricorde ».

Ainsi, du Congo au Vietnam et du Japon au Sahara, les délégués se succédaient avec chacun leur dossier de famine et leurs pauvres trésors de charité. En fermant les yeux, on voyait Saint Laurent - le diacre - présentant au Pape les pauvres de l’Église. On revoyait ces versets des Actes des Apôtres avec, sur les chemins de Paul, les malades présentés partout et les collecteurs de la jeune Église de Corinthe s’embarquant au secours de la famine de Jérusalem. Ici, nous étions dans le cœur de l’Église des pauvres du Christ. A vrai dire, au long de cette Assemblée, j’ai eu souvent la tentation de fermer ainsi les yeux, et j’y ai souvent succombé pour comparer notre réunion à d’autres réunions.

Je voyais les lamentables autocars de touristes américains. Les agences leur faisaient avaler en 48 heures, le Colisée, la Sixtine, Rome la nuit, et parfois une catacombe. Ils repartaient avec une salade d’archéologie et de gardes Suisses. Ils avaient, certes, prié sur la tombe de Pierre. Mais, de l’Église vivante, à Rome, qu’avaient-ils vu ? Et de l’Église des pauvres du Christ, travaillant pour ceux qui souffrent, qu’avaient-ils deviné ? Malgré leurs caméras et leurs jumelles, ils ont regardé le Vatican comme des myopes. J’ai dit « touristes américains », mais je connais des touristes français qui sont très américains sur ce point. Et il faut reconnaître qu’il n’est point facile d’ailleurs de déchiffrer le vrai visage de la Rome, maîtresse de Charité...

Les yeux clos, je voyais, depuis cette salle du Conseil International où, malgré les divergences d’optiques, tous étaient finalement unanimes, je voyais cette Afrique de moins en moins unanime. Nos chers Comités des Secours Catholique de Dakar à Brazzaville, de la Haute-Volta et du Tchad, comme nous devrons leur rester fidèles ...
Je voyais, ou plutôt je devinais, dans le ciel romain, la ronde de plus en plus précise, de plus en plus merveilleuse de ces toupies spatiales, qui seront demain les autobus de la stratosphère. Lancées de l’Est ou de l’Ouest, elles sont déjà les chefs-d’œuvre d’une géniale horlogerie. Un nouveau Saint François d’Assise saura, au Cantique du Soleil, ajouter Une strophe de plus pour louer le Créateur de ces mondes nouvellement entrevus.

A côté de ces vitesses astronomiques et de ces tonnages installés entre terre et lune, notre table au tapis vert, notre petite table de Comité, que pesait-elle encore ? Et je voyais un doute, un énorme doute s’avancer vers notre fragile table des Charités réunies.

Mon doute fut écrasé par une 2 CV exactement comme un crapaud est aplati par une vulgaire jeep.

Et je ne rêvais pas. Car elle existe cette 2 CV.

Le bon curé de Marancourt-lès-Potiers m’avait confié sa joie l’an dernier : « Mes jeunes sont formidables. Ils ont eu pitié de ma Sœur infirmière : que de temps perdu par elle sur sa pauvre bicyclette, entre les malades de mes paroisses. Mes jeunes ont ameuté tout le monde. La souscription a duré un Carême. A la Pentecôte, mes religieuses étaient motorisées. Une 2 CV toute neuve leur a été offerte solennellement. Nos jeunes agriculteurs ne sont-ils pas à l’âge du tracteur. Vive la technique ! »

Or je viens de rencontrer mon bon Curé l’air soucieux.

- Alors, cette 2 CV ?

- Elle est au garage !

- Accident ?

- Non, pire. A la Pentecôte, l’an dernier, lors de la remise solennelle, Sœur Ursule, la Supérieure locale avait un sourire plutôt gêné. Elle savait déjà sans doute quelque chose. Et, à Noël, j’ai reçu la lettre de la Très Honorée Mère Supérieure Générale : le Conseil est obligé de fermer 27 communautés, dont la nôtre. Il n’y a plus de vocations humbles et soignantes. On donne des 2 CV mais personne à mettre dedans. Parlez-moi encore de la technique…

Ainsi, à l’âge du tracteur et à l’année des fusées interstellaires, on en vient à manquer de vocations charitables.

Je rouvris les yeux et l’humble table au tapis vert des Charités Internationales, comme les humbles tables sans tapis des charités paroissiales, me sembla d’une actualité singulière.

Chers lecteurs de « MESSAGES », lorsque vous versez votre cotisation au Secours Catholique, elle sert, bien sûr, à l’équipement charitable. Cela donne des couvertures aux sinistrés d’Agadir, du lait aux enfants de Kabylie, des 2 CV à la religieuse infirmière de partout. Mais aussi - je l’avoue - une part est consacré à la formation de la Charité, à la pédagogie de la Charité, dès l’enfance.

Plutôt que de distribuer cent pommes, il vaut parfois mieux planter un pommier.
C’est un énorme travail que nous entreprenons ... Aidez-nous. Aidez-nous ...
Les pauvres du Christ regardent comment nous allons, ensemble, écrire les nouveaux chapitres des « Actes des Apôtres »...

Mgr Jean RODHAIN