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Ni tours ni Babels

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Ni tours ni babels », Messages du Secours Catholique, n° 115, janvier 1962, p. 3.[1]

Ni tours ni Babels

Dans une paroisse du Centre de la France, J'étais l'invité du Comité local chargé de la campagne, «  Faim dans le Monde ».

Après une remarquable campagne d'opinion sur la faim tant matérielle que spirituelle et un efficace travail de collecte, il s’agissait de choisir la destination du produit de ladite collecte. Et la veillée se prolongeait tard, car le choix relevait de tant de considérations. On allongeait sur la table les multiples données du problème : le social, l’économique, la politique, l'apostolat. On employait des mots clefs. Il ne fallait pas se tromper de sens, car ce soir, on était évidemment à un tournant de l’histoire.

On devinait dans l’assemblée une générosité très surnaturelle. On reconnaissait aussi des articles de revues plus ou moins bien digérés dont les slogans revenaient appuyer régulièrement chacun des arguments avancés.

On abondait en considérations profondes.

Ah ! si seulement chaque Africain pouvait se douter du souci que dix paroissiens d'une bourgade auvergnate se donnent en 1962 pour les destinées de l’Afrique future

On aurait cru qu’autour de cette table étaient réunis les cerveaux chargés de modeler l'immense Afrique pour les dix siècles à venir. À mesure que la séance se prolongeait, les perspectives africaines devenaient de plus en plus institutionnelles et vertigineuses.

Tous ces admirables échafaudages furent par terre d'un seul coup, à cause d’une phrase maladroite. Elle fut prononcée par un certain Sidoine, sacristain du lieu, qui éclatait enfin, après deux heures de migraine :

- M’est avis, dit-il, que notre Comité n’est pas chargé par la Sainte Trinité de gouverner le monde, ni même l'Afrique. Il y a des évêques en Afrique, et il y a les spécialistes des indispensables institutions : ceux-ci et ceux-là ont grâce d'état. Pas nous. Notre Comité a tout simplement réuni 83.000 anciens francs pour la faim en Afrique. Je propose tout bonnement de répondre à ce missionnaire du Tchad qui s’y connaît mieux que nous : il réclame une charrue et des semences pour apprendre à ses jeunes de nouvelles cultures. Il faut des institutions. C’est primordial, mais ce n'est pas notre affaire. Restons à notre place. Ne nous prenons pas pour le Saint-Esprit Je vote pour la charrue. C'est petit. Vous appelez cela micro-réalisation. Allons-y pour la micro.

Ce sacristain avait du bon sens. Il avait sommeil aussi et Il savait par expérience que dans tous ces Comités, au-delà de 10 heures du soir, la courbe d'efficacité diminue aussi rigoureusement que monte alors le ton des déclarations définitives.

Ce sacristain bonasse n’avait pas que du bon sens. Il avait le sens de l’Évangile aussi.

- Le Seigneur à genoux devant les Apôtres leur a lavé les pieds. C'est peu, mais cela vaut tous les trésors, ce petit geste limité du Jeudi saint.

- Le Seigneur n’a pas construit de gigantesques barrages sur le Jourdain mais il a demandé un peu d'eau à la Samaritaine: c’est peu un verre d’eau.

- Le Seigneur n'a pas créé une Faculté de médecine à Capharnaüm. Il aurait pu réaliser les miracles en série. Il aurait pu guérir les paralytiques à la chaîne. Il en a guéri quelques uns seulement, et un à un.

Cette puissance infinie s'est astreinte à des réalisations minuscules. Chacun de ses miracles reste, à l'échelle de la Création, microscopique. De très petites choses. Pourquoi voudrions-nous entreprendre, nous, des tours de Babel ? Pourquoi ne pas nous résigner à la même méthode que celle de l’Évangile : de petites choses ?

Les micro-réalisations ne sont pas des merveilles. Elles ne sont pas non plus un monopole. Elles sont encore moins une recette infaillible. Mais elles ont un mérite : elles sont petites.

Ce qu'il y a de précieux ici, c’est la petitesse. Un sac de semence, une charrue, un petit âne. C'est peu, donc, cela a du prix si nous avons la foi en l’Évangile.

Grain de sénevé, oiseaux du ciel, lys des champs, drachme perdue, obole de la veuve, petite barque de Tibériade, et vous les cinq petits pains d'orge du gamin de la multiplication des pains, je vous évoque ici. Et je vous invoque :

« Apprenez-nous à renoncer aux tours de Babel. Donnez-nous l’estime des petites choses. Ayons de grands desseins, mais commençons par d’humbles gestes. Servir, c’est être serviteur. N'était-il pas le fils du charpentier ? »

Mgr Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 165-167, sous le titre : « Cinq petits pains d'orge ».