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Qu'est-ce qu'un responsable dans le Secours Catholique

24 août 2017
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Jean Rodhain, « Qu'est-ce qu'un "responsable" dans le Secours Catholique ? », Documents-Secours, n° 2, janvier 1962, p. 3-4.

Qu'est‑ce qu'un "responsable" dans le Secours Catholique ?

Certains me plaignent parce que je voyage sans cesse et que je passe la moitié de mon temps à visiter les Délégations. Ne me plaignez pas : j'apprends mon métier. Aux réunions du Comité diocésain, et aux réunions locales, je découvre tous les jours un aspect nouveau, une facette neuve de notre mission à tous.

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« Dans notre paroisse, il n'y a pas de pauvres. » C'est la déclaration fréquente de certaines autorités aveugles qui s'imaginent connaître définitivement leurs brebis.

On tolère l'installation d'un délégué paroissial du Secours Catholique. Et, un an après, sur la table de la réunion, chacun est stupéfait de voir s'allonger la liste des pauvretés authentiques découvertes.

* * *

Dans la paroisse d'U...[1], le Comité du Secours Catholique fait son bilan. Tout a été réglé, solutionné.

Le trésorier rappelle le scandale récent. La mairie a fait enterrer civilement une vieille femme sans religion. Un mois après, protestation de la famille qui ‑habitant l'étranger‑ n'avait pu être informée à temps. Elle rappelle que la défunte avait été baptisée. Elle exige un service religieux en « réparation » du scandale. Tout le Comité blâme la municipalité. On est unanime à regretter cet acte de sectarisme. D'autant plus que cette femme, demi‑paralytique, allait atteindre ses quatre‑vingt‑douze ans, à Noël. Pourquoi, sous prétexte qu'elle était pauvre, avoir réglé d'une manière aussi expéditive ses obsèques ? Sans même une enquête. Sans interroger personne. Bien sûr, c'était les vacances. Et d'ailleurs, elle est morte discrètement. Les voisines l'ont découverte sur son lit, le lundi matin, et la mort remontait bien à dix jours, a dit le docteur. Le président du Comité s'indigne et estime qu'à la prochaine séance du Conseil municipal, on devrait bien crier au scandale pour ces obsèques civiles, ainsi imposées à cette pauvre vieille qui... A cette pauvre vieille qui... A cette pauvre vieille qui...

* * *

Comme dans un disque déréglé où l'aiguille retombe sans arrêt dans le même sillon, la phrase est répétée sans s'achever. Car le président, visiblement, ne sait pas achever la phrase. Car, curieusement, autour de lui, chacun adopte un regard oblique : celui‑ci observe le plafond, celle‑là le plancher. Il y a une gêne dans le Comité. Un imperceptible silence. Un imperceptible froid. Et, agitant son cahier de compte rendu, Sidoine, le sacristain, se mouche de plus en plus fort. C'est le signe infaillible qu'il va faire une gaffe, qu'il va, encore une fois, mettre ses lourds souliers dans le milieu du beau buvard rose.

Le curé l'a prévu : il va sauver la situation en se levant pour la prière. Trop tard ! Sidoine s'est déclenché, et avec cette syntaxe syncopée dont il a le secret, il parle déjà :

« Alors, elle avait eu tort, la mairie ? Alors, elle avait quatre‑vingt‑douze ans, la vieille ? Alors, depuis quand elle était paralysée ? Alors, les voisines la savaient sa para­lysie ? Bien sûr, c'est l'affaire du garde~champêtre de savoir, exactement, si l'âme des gens est pure. Et le fossoyeur municipal, évidemment, c'est lui qui doit tenir le registre des âmes, non ? Alors, elle était pauvre, la vieille ? Si pauvre qu'elle a pu agoniser dix jours, avec deux dimanches dedans ! Deux dimanches d'agonie, sans même qu'aux bavardages après la grand‑messe, sur la place, et chez les excellents pâtissiers, nos excel­lents paroissiens en fassent mention. Et nous sommes le Secours dit Catholique de la paroisse ? Et on a, paraît‑il, un fichier des vieux ? C'est‑y le fossoyeur qui est chargé de le tenir à jour, alors ? Et on la connaissait pas, celle qui, depuis quatre‑vingt‑douze ans, était not' prochaine ? En fait d'interpellation au Conseil municipal, moi, Sidoine, je suis en train de m'interpeller moi‑même, sur notre façon d'enterrer, de leur vivant, nos pauvres vieux, et de leur faire des obsèques quotidiennes, plus civilement que chrétien­nement. »

J'étais un peu gêné, moi, secrétaire général, en visite dans la paroisse, d'assister à ce réquisitoire. Or, ce n'en était pas un. Ce rocailleux et lourd Sidoine était en train de psychanalyser en douceur les onze membres du Comité de Charité. Il venait de dire tout haut ce que chacun pensait tout bas. Il venait de terminer la phrase dont le Président ne savait plus trouver la suite opportune.

Le disque pouvait continuer. C'est‑à‑dire que, sans amertume pour Sidoine, mais avec le sérieux d'un examen de conscience cruellement terminé, le Comité, ce soir‑là, décida de vérifier désormais, rue par rue, maison par maison, son plan de travail.

Les pauvres, les vrais pauvres. Les pauvres du Christ ! Chers responsables, c'est toute votre raison d'être. Votre raison de travailler. Votre raison de prendre, de plus en plus, vos responsabilités.

Mgr Jean RODHAIN.

 

[1] Ce n'est pas un cas imaginaire. J'ai été le témoin de la scène au cours d'un voyage récent dans une Délégation. Seul le personnage de Sidoine a été « arrangé ».

 

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