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Après Bombay, l'Eglise ne peut plus etre la meme

25 août 2017
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Jean RODHAIN, « Après Bombay, l'Eglise ne peut plus être la même », Paris-Match, 19 décembre 1964.[1]

Après Bombay, l'Église ne peut plus être la même

Nul en grec, médiocre en latin, j'étais tout de même pas­sable en catéchisme. Et j'ai bien retenu ce que les vicaires de la paroisse m'enseignaient alors en 1912 : « Le Pape Pie X était prisonnier au Vatican. Hors de l'Église il n'y avait pas de Salut. Les hérétiques étaient présents dans une salle de la mairie qui leur servait de Temple. Les schismatiques, leur chef siégeant à Constantinople, me semblaient plus lointains. L'Afrique et l'Asie étaient peuplées de païens terribles où de rares missionnaires, avant de mourir martyrs, baptisaient quelques enfants rachetés grâce à quelques sous, économisés sur notre goûter ou gagnés dans nos parties de billes. »

Je m'excuse auprès des grands théologiens d'aujourd'hui, mais voilà comment un élève très moyen d'une bonne paroisse lorraine se représentait l'Économie du Salut avant la guerre de 1914...

Le passage du pharisien au publicain

C'est enfantin, j'en conviens. Mais l'enfance nous marque pour toujours. L'enfant de 1964 à qui la télévision montre en Jérusalem le Pape embrassant le Patriarche orthodoxe de Constantinople, puis le Pape à Bombay célébrant les vertus de la religion hindoue et félicitant les danseuses en sari, ce même enfant ne comprendra jamais nos images religieuses périmées de 1912.

Ce n'est plus le passage de la lampe à huile à l'ampoule électrique : ceci n'est que technique de lanternes. C'est le passage phénoménal du pharisien au publicain.

Ce n'est plus la transition entre le bateau à voile et l'avion à réaction. C'est ‑ sans transition aucune ‑ l'heure de l'Église basculant tout à coup vers des mondes inattendus.

Lorsque saint Paul ouvrit brusquement la porte sur le monde gréco‑romain, Pierre et toute l'Église de Jérusalem mirent du temps à admettre ce courant d'air.

Permettez à moi qui suis un pauvre diable retardataire de souffler ici quelques minutes. J'aime, chaque soir, entrouvrir la vitrine imaginaire de mes souvenirs d'enfance. Ils me sont chers et me paraissent tellement insolites dans ce tourbillon d'aujourd'hui.

Le retard des théologiens

Bombay est autre chose qu'un pèlerinage. Bombay dépasse une exploration. Bombay n'est pas seulement le contact avec un monde jusqu'ici mal compris. Bombay n'est pas seule­ment l'extraordinaire appel d'un Pape réclamant aux nations une dîme révolutionnaire pour éloigner la faim et la guerre. Bombay, c'est un Pape en avance sur des théologiens en retard.

Pour Jérusalem, les théologiens de l'œcuménisme avaient préparé depuis longtemps les routes convergentes de Paul VI et d'Athénagoras.

Pour Bombay, Paul VI arrive dans la pauvreté, alors que les théologiens ont tout simplement oublié d'aborder la question. Le marxisme a été, en fait, plus clairvoyant que les clercs...

Si quelque spoutnik ramenait demain sur notre terre le délégué d'une planète habitée par d'autres humains, on assis­terait à une cascade de communiqués ecclésiastiques. On prouverait d'abord que l'existence d'une planète habitée n'est pas contraire à la Bible. Les experts s'efforceraient ensuite de calculer si oui ou non cette humanité imprévue était contaminée par le péché originel et sujette à la Rédemption. On admettrait ce désarroi des clercs devant un phénomène nou­veau et imprévisible.

Or, Bombay présente ce désarroi des théologiens devant un phénomène ancien et prévisible : la pauvreté de deux mil­liards d'habitants de notre planète terrestre.

Prenez un catéchisme, ouvrez une histoire de l'Église, lisez cent volumes de morale et comptez les pages. Comptez les pages sur les hérésies, sur les schismes, sur les péchés de la chair, sur la pratique religieuse.

Comptez ensuite les pages sur la pauvreté et sur l'immense monde de la faim.

Comptez, calculez la proportion entre cette théologie et cette réalité. Même si vous m'obligez à convenir que les idées ne se mesurent pas au centimètre, avouez qu'il y a dispropor­tion criante entre les scribes avec leurs parchemins, d'une part, et le monde de la faim, d'autre part.

Seules les Encycliques ont donné des principes, mais les clercs ne les ont transposés qu'à l'échelle européenne tandis qu'à l'échelle mondiale, des milliers de missionnaires de toutes confessions s'usaient au service des plus pauvres.

On attend un Einstein de la pauvreté

Ce fut l'équation prophétique posée par Jean XXIII sur l'Église et les pauvres. Une équation encore figée au tableau noir du Concile. On attend un Einstein de la pauvreté parce que la théologie de la pauvreté reste à résoudre.

Les économistes catholiques ont mesuré exactement les dimensions de cette pauvreté mondiale. Les Encycliques sociales ont fixé les justes lois que les responsables devraient observer. Mais ne resterait‑il qu'un seul et unique homme pauvre dans un monde totalement enrichi, ce pauvre entrerait ‑ comme le Bon Larron ‑ le premier en Paradis : le Christ le tient déjà par la main. Pourquoi ? Et c'est ici que la théologie moderne est curieusement muette.

Le Christ aurait pu naître en plein été. Il aurait pu être non pas menuisier, mais laboureur. On l'imagine prêchant aussi bien en Illyrie qu'en Galilée : ce sont des détails accessoires. Mais on ne voit pas le Christ mourant dans une clinique après avoir dicté à son notaire les clauses d'un confortable héritage : instinctivement on sait, on sent, que la nudité de la Croix, que la pauvreté de la crèche sont des caractères essen­tiels de Sa Personne.

« La Pauvreté n'est pas le chapitre d'une éthique, même sublime, ni l'expression d'une philanthropie généreuse (et inefficace) mais une partie intégrante de la révélation du Christ sur Lui‑Même, un chapitre central de la christologie. Et c'est précisément un mystère qui se relie, de la manière la plus immédiate, avec le Mystère par excellence, celui caché aux siècles éternels (Rm 16, 25), le Mystère de la volonté du Père (Ep 1, 9), le Christ même. »

 

Ce texte est du cardinal Lercaro, le haut‑parleur de la pau­vreté au Concile (dans une conférence donnée à Beyrouth le 2 avril 1964). Mais à part ce texte, je cherche un traité, un volume, une thèse, une brochure seulement, traitant de la relation profonde entre le Pauvre et le Christ : les premiers essais commencent à peine à paraître...

Au Concile on a parlé de l'Église des Pauvres. On a décrit exactement la responsabilité oecuménique des baptisés de toutes les Églises des pays confortables en face de la pauvreté mondiale. Et le Concile est resté dans l'attente d'un théolo­gien de la Pauvreté...

On surabonde de moralistes spécialisés sur les 6e et 9e com­mandements. Voyez bibliographies et répertoires.

La Pauvreté ‑ et c'est un de ses mystères ‑ n'a encore que des imagiers.

Saint François en dit plus en se dépouillant de ses vête­ments qu'en publiant une revue bimensuelle sur le dépouillement.

Le Père de Foucauld, avec son sourire d'homme perdu dans la pauvreté, a plus d'influence que s'il avait obtenu le prix Goncourt pour le « Roman d'un officier devenu pau­vre ».

Le Père Gauthier lui‑même, lorsqu'il reste dans sa grotte de Nazareth, est une image plus parlante que lorsqu'il parle à la tribune d'un congrès.

Mystère du Christ se présentant pauvre, sans commentaires sur sa propre pauvreté. La crèche, la croix. L'image seulement.

Et c'est ici que l'image de la tiare abandonnée prend tout son sens.

Certains auraient voulu qu'aussitôt après le geste du Pape, les Pères du Concile réalisent une spectaculaire nuit du 4 août. Ils oublient qu'en 1964, les évêques n'auraient pu déposer autour de la tiare leurs privilèges scandaleux ni leurs domaines immobiliers de 1789.

 

La tiare sacrifiée

Certains ont déploré l'itinéraire de cette tiare : il y a des gestes qu'on défigure sans que l'auteur du geste n'y puisse plus rien.

Cette tiare sacrifiée était et reste un geste qui n'a pas fini de porter des fruits. Celui qui s'en est privé ne se doutait pas qu'ensuite un trop habile manager en ferait un autre usage.

Ce témoignage au cœur des Indes est un autre geste. Il y aura certainement d'autres managers qui essayeront de le colorer à leur manière.

Je supplie, par pitié pour tant d'âmes d'enfants qui garde­ront toujours l'image de ces gestes historiques, je supplie que l'on garde cette tiare immobile à sa place symbolique du don exemplaire.

On choisit ses lectures. Mais on subit les images, et elles vous marquent à votre insu comme les bâtons bariolés de Jacob[2], ce grand spécialiste des moyens audio‑visuels.

Les chefs d'État, les présidents de trusts, les dirigeants syn­dicaux qui gouverneront le monde socialisé en l'an 2000 ‑ dans trente‑cinq ans on y sera ‑ sont en ce Noël 1964 des bambins de dix à douze ans. En l'an 2000, ils sèmeront le blé ou ils sèmeront la faim. Ils cultiveront la paix ou ils cultive­ront la guerre. Ils seront conditionnés par les images (je suis d'Épinal, je crois aux images) de leur enfance.

La tiare abandonnée. A Bombay, un Pape au milieu des enfants de l'égout : cela a autant de poids qu'une encyclique dans ce monde qui cherche la paix véritable.

Jean Rodhain

Protonotaire apostolique

 

[1] Texte réédité dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 91-96, et dans Jean RODHAIN, Toi aussi fais de même, textes présentés par Paul HUOT-PLEUROUX, Paris, SOS, 1980, p. 86-91 sous le titre « On attend un Einstein de la pauvreté ». Note de Charité à géométrie variable : « Pour son numéro du 19 décembre 1964, consacré au voyage de S.S. Paul VI à Bombay, l'hebdomadaire Paris-Match a demandé au Secrétaire Général du Secours Catholique français de tirer la leçon du grand voyage : "La chrétienté bascule vers des mondes trop ignorés des théologiens : ceux de la misère et de la faim." » Note de Toi aussi fais de même : « Pour son numéro du 19 décembre 1964, consacré à la visite de Paul VI à Bombay, l'hebdomadaire Match avait demandé à Mgr RODHAIN de tirer les leçons de ce grand voyage. Ce texte est paru dans Paris-Match sous le titre : "Après Bombay, l'Église ne peut plus être la même". » Hormis le titre et la signature, l'OCR a été effectué sur Toi aussi fais de même. (note de l’éditeur)

[2] Par contrat, Jacob et Laban conviennent de se partager les fruits du troupeau, Laban conservant les agneaux blancs, Jacob se réservant ceux au pelage rayé. Or, l'année terminée, Jacob fit fortune car 90 % des agneaux étaient rayés noir et blanc. Et la Bible consacre un chapitre entier pour expliquer le procédé « audio‑visuel » employé par l'astucieux Jacob (Gn 30,31‑43) : Jacob prit des baguettes vertes de peuplier, d'amandier et de platane. Il les pela en spirale, laissant à nu des bandes alternatives d'écorce sombre et de bois blanc. Il plaça ce décor dans les abreuvoirs de celles des brebis qui étaient les plus robustes. Les mères, impressionnées par ces rayures, fabriquèrent en série de petits agneaux rayés. C'est un procédé bien connu de tous les bergers nomades du Proche‑Orient. Il devrait faire réfléchir tous les philosophes et les médecins penchés sur les effets de la télévision.