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106 rue du bac

28 août 2017
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Jean RODHAIN, « 106, rue du Bac », Messages du Secours Catholique, n° 150, mars 1965, p. 3.

106 rue du bac

Dans la fourmilière parisienne

Une fourmilière sur un plancher de craie, voilà PARIS vu en coupe. Une fourmilière au milieu d'un beau jardin, voilà PARIS vu en plan.

Les remous des mers et de la terre ont déposé autrefois en ce lieu la craie et le sable, et la pierre. En y formant d'immenses carrières, dont les galeries affleurent encore au coin des rues, un peuple industrieux a bâti une ville. C'est PARIS. Les alluvions ont lentement déposé tout autour le plus fertile des terrains : c'est une Ile, une Ile tout en blé et en jardins : le jardin d'Île-de-France.

On l'appelle l'Île-de-France, parce qu'elle flotte au milieu du pays comme une île bien centrée dans un bassin. On y vient de partout. Chaque province y aborde. Cette fourmilière devint un carrefour. On y passe et on s'y arrête. Ainsi au cours des siècles, passagers et marchands s'installent en ce pivot : PARIS, peu à peu, s'agrandit en s'épanouissant autour de lui‑même.

Au centre c'est un mélange de vieux hôtels, nobles et réservés, et de boutiques toujours trop à l'étroit dans une enceinte souvent élargie car la ville commence à déborder sur les champs. La fourmilière s'élargit. Elle se spécialise aussi. Le travail se localise. Sous Philippe-Auguste, les bouchers s'installent près du Châtelet. Ils y sont encore. Les orfèvres sont rue du Coq; les ébénistes, rue Saint-Antoine. L'histoire de chaque quartier revient à l'histoire de son métier.

Dans cette fourmilière non seulement les métiers sont localisés, mais la Charité aussi.

Un Duc de Marillac épouse une Antoinette Camus. Elle trouve déjà installée à son foyer une fille illégitime nommée Louise. Inquiète de son avenir, Antoinette Camus confie cette Louise à la direction spirituelle de son neveu, Mgr Pierre Camus. Celui‑ci au bout de deux ans découvre en Louise une vocation charitable, et il l'oriente vers son grand ami, M. Vincent de Paul. Aujourd'hui le corps de Sainte Louise de Marillac, fondatrice des Filles de la Charité, est vénéré 140, rue du Bac, tandis qu'à 60 mètres de là, sous une dalle de la Chapelle de l'Hôpital Laënnec repose ‑ parmi les pauvres, ainsi qu'il l'a voulu ‑ le corps de ce Mgr Pierre Camus. Et comme il existe dans cette fourmilière parisienne une curieuse topographie spirituelle, on découvre que ce Mgr Camus hantait le quartier depuis longtemps, puisqu'il fut à l'origine de l'Hospice des Convalescents, situé lui aussi rue du Bac, mais au numéro 106.

L’histoire du 106

Ce quartier verdoyant était giboyeux : on l’appelait Belle-Chasse (d'où le nom de la rue voisine).

Au début du XVII° siècle cette plaine se transforme, les bourgeois de Paris y ont acheté des terrains, créé des jardins : les couvents et établissements de charité y trouvent place.

Les frères de Saint-Jean-de-Dieu ont finalement (1608) acquis un terrain pour leur Hôpital Saint-Jean-Baptiste-de-la-Charité, rue de Saint‑Pierre (des Saints‑Pères). Les Carmes Dechaussés, venus d'Espagne après les Carmélites appelées par Bérulle, s'installent en 1613, rue de Vaugirard; le noviciat des jésuites s'établit au voisinage rue du Pot-de-Fer en 1630.

En 1633, l'Hôpital des Incurables est fondé « rue de Sèvres » près de la rue du « Barc ». Les Récolettes s'établissent en 1637 près du carrefour de la rue du Barc et de la rue de la Planche (rue de Varenne).

En 1640, les Annonciades des dix Vertus s'installent rue de « Sèves » entre la Croix‑Rouge et les Petites-Maisons. Dans la fourmilière voici la charité localisée.

Juin 1650 : Mgr Camus, ancien Évêque de Belley retiré aux Incurables, achète une maison et un jardin rue du Bac, au voisinage de la rue de Varenne : il la remet aussitôt à un prêtre pour qu'immédiatement y soient reçus huit « convalessens » indigents de l'Hôpital de la Charité.

C'est l’histoire de cette Maison que publie aujourd’hui un chercheur érudit, grâce à la documentation fournie par M. le Conservateur des Archives et du Musée de l'Assistance publique.

Les aventures d’une institution charitable

Au 106 de la rue du Bac, c'est en 1652 que se fonde cette œuvre charitable aux formes à la fois neuves et concrètes née sous l’impulsion irrésistible d’une pensée et d'une mystique catholiques vigoureuses.

C’est en pleine guerre civile, au moment où dans Paris l'autorité du très jeune roi et de son ministre est bafouée, au moment où les passions et les partis pris les plus aveugles opposent les parisiens, que des hommes soucieux seulement de charité s’efforcent pour secourir les pauvres de trouver des solutions adaptées.

C’est dans cette même rue du Bac que cette œuvre mourra cent cinquante ans plus tard.

Elle aura reçu de rudes coups sous la Révolution, mais c’est Bonaparte qui signera son arrêt de mort au début du triste XIX° siècle, si dur aux pauvres.

Hier, au Concile, un évêque français[1] s’est élevé contre l'esprit administratif des clercs et des administrations qui pourchasse les Initiatives de l’Esprit Saint pour les classer, les réglementer, les raidir et finalement les immobiliser.

Les pages que nous vous présentons évoquent un spécimen de ce péril.

Toute activité charitable risque de s’enliser, de s’ankyloser si elle ne se renouvelle pas sans cesse.

Au-delà de l’archéologie

Autrefois donc, ce 106 de la rue du Bac était consacré à la convalescence des pauvres sortant trop vite de l’hôpital.

Le problème de la convalescence des pauvres est-il résolu dans notre société moderne ?

L’hôpital moderne, aussi perfectionné soit-il, ne souffre-t-il pas du même défaut que l’hôpital de l’ancien régime : le manque de place ?

Et pour « prendre » de nouveaux malades, n'est-on pas contraint de remettre dans le « circuit de la vie moderne » des hommes et des femmes manquant encore des forces nécessaires, incapables de d'assurer un gain, voués à une rechute ?

La convalescence des « économiquement faibles » est-elle assurée ?

Les Ponts et Chaussées ont un plan de cinq ans.

La S.N.C.F. aussi.

La charité des chrétiens a-t-elle un plan ?

L'archéologie d'un quartier est intéressante. L'Histoire est pleine de leçons. Mais l’actualité nous attend. Et, implacable, elle interroge chacun de nous.

J.R.

 

[1] Mgr Huyghes, évêque d'Arras.