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Prédictions pour l’an 2000

28 août 2017
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Jean RODHAIN, « Pré-dictions pour l'an 2000 », Messages du Secours Catholique, n° 148, janvier 1965, p. 3.

Pré-dictions pour l’an 2000

1930, vous vous en rappelez : c’était hier. Il y a de cela trente-cinq ans.

Devant nous, ajoutons le même temps : 1965 + 35 = 2000.

L’an 2000, c'est demain.

Dans trente-cinq ans on y est. Pronostiquons donc à l'approche de ce millésime historique…

Le militaire pronostiquera que dans trente-cinq ans ses bombes tueront cent fois plus de civils qu'en 1965.

Le grand ministre affirmera que, dans trente-cinq ans, le niveau de vie du citoyen aura augmenté de 188 %.

Le médecin démontrera qu’avant trente-cinq ans en aura découvert le remède définitif du cancer.

N'étant ni militaire, ni ministre, ni médecin, j'ai tout de même, avec eux trois, un point commun : avant l’an 2000 je serai mort et eux aussi : tous les quatre, implacablement nous n'avons plus trente-cinq ans à vivre et aucun de nous quatre ne verra l'an 2000.

Cette égalité que je possède sur la terrain de la vie avec le militaire, le ministre et le médecin me donne une assurance égale à la leur, et je brûle, à mon tour et à ma place, de pronostiquer avec mes arguments. Ils valent bien les leurs, car, comme eux, je reste moi dans ma spécialité et je consulte mes propres experts et j'en convoque ici trois d'entre eux.

- Mon premier spécialiste est un Oriental célèbre. Il fut le  haut-parleur de tout l'Ancien Testament. Aucun personnage de son temps n'est figuré plus fréquemment dans les vitraux de nos cathédrales. Aucun écrivain n’est cité aussi souvent que lui dans l'Évangile et le Missel. Il s'appelle Isaïe et il prophétise pour les temps à venir. Les pronostics d’Isaïe sur la Passion du Christ se sont vérifiés mot à mot (52,13 à 53,12). Pourquoi ne pas prendre au sérieux ses pronostics[1] pour les siècles suivants ? Car il découvre au-delà de l'ère du Christ tout le déroulement de l’ère chrétienne. Il néglige les épisodes militaires et politiques : il ne reconnaît qu'une seule constante : la consolation des affligés, la délivrance des captifs et la bénédiction aux artisans de la paix. C'est un refrain, c'est une annonce sans cesse répétée pour les temps futurs (61,1-3).

Pour Isaïe, la dominante des temps à venir, c’est que les situations méprisées par les hommes des ans 2000 ou 3000, Dieu se plaira à en faire des situations privilégiées pour son propre royaume.

- Mon deuxième spécialiste[2] est le précurseur des sondages d'opinion. Les agences de publicité qui envoient des enquêteurs un carnet à la main, interroger les concierges et les garçons coiffeurs pour connaître le pourcentage de popularité de Khrouchtchev, n’ont rien inventé. Mon deuxième spécialiste, Jordanien de nationalité, s’appelle Jean Baptiste. Depuis ses Grottes de Qumran, il envoie deux enquêteurs, tablettes en mains, interroger l’entourage du Charpentier de Nazareth pour vérifier l’identité de ce personnage (Luc 7,18-23).

Ces gens avisés ne veulent pas de racontars. Ils veulent des faits. Ils ont déjà le style de 5 colonnes à la une. Et ils rapportent des images prises sur le vif : les boiteux marchent, les aveugles voient, les pauvres sont consolés.

Aussitôt Jean-Baptiste se dresse : le diagnostic est clair, cette prédilection pour les affligés est singulière, elle est significative, elle marque le divin : donc cet homme est le Messie véritable.

- Mon troisième spécialiste habite un palais Renaissance avec plafonds aux chevrons dorés. A la tribune des légats[3] au Concile, il est vêtu de rouge et ses interventions sont brûlantes comme la foudre au printemps. Mais dans ce palais de Bologne, il mange à une table entourée de garnements qu'il a ramassés dans le ruisseau et dont il est personnellement l'éducateur professionnel.

Or, ce cardinal Lercaro[4] vient de publier une thèse basée sur mes deux premiers spécialistes, thèse qui se résume ainsi : « Des situations que les hommes croient les plus malheureuses, Dieu se plaît à faire des situations privilégiées pour son Royaume. »

Et avec des dizaines de faits à l'appui, mon cardinal prouve ce qu'il avance. Comme un archéologue qui a déchiffré un papyrus, comme un Pasteur qui a découvert un virus, comme un Archimède qui a trouvé une loi, mon troisième Spécialiste nous présente sa découverte, et nous dit : vérifiez à votre tour.

Je prends son microscope et je le braque sur des « situations que les hommes croient les plus malheureuses » :

- l'ouvrier de la 11ème heure ;

- la femme adultère ;

- le bon larron.

Or, chaque fois, contrairement à l'optique du monde, il est évident que Dieu se plaît à en faire « des situations privilégiées pour son Royaume ».

Je recommence l’opération dans l'histoire et j'observe saint Laurent sur son gril, Jeanne trahie par son Eglise, la pauvre Bernadette si mal estimée par les siens et je suis forcé d'admettre qu'il semble, en effet que Dieu se plaise à préférer étrangement ces persécutés, ces affligés et ces pauvres.

Et si maintenant, oubliant les déclarations des journaux et les recensements de la radio, je regarde avec le même éclairage autour de moi, qu'est-ce que je constate ? Je classe d'un côté les vedettes de ce monde, les riches et les puissants, malades de jalousie, verts de bile, rongés d'inquiétude. Je classe d'autre part ces gens dont l'âme apaisée semble avoir déjà commencé un dialogue secret et mystérieux avec une Présence qu'ils osent à peine désigner. Alors je constate une évidence : cette catégorie doucement lumineuse est remplie de ceux que le monde appelle les affligés, les prisonniers, les très pauvres. C’est la proclamation des Béatitudes traduite aussi rigoureusement qu'avec un fichier à cartes perforées. Curieuse localisation des privilèges du Seigneur. Etonnante loi de fréquence. Des situations que les hommes croient les plus malheureuses, Dieu se plairait donc à faire des situations privilégiées pour son Royaume ?

Pour son Royaume qui n'est pas de ce monde.

Alors pour les trente-cinq ans à venir, avant cet an 2000, cette constante, cette loi, cette préférence de Dieu pour les affligés, pour les victimes de l’injustice, pour ceux qui pleurent, pour les âmes endeuillées, pour les solitaires, elle est évidente.

Je ne suis pas certain que la meilleure bombe sera pour 1990, ni que le SMIG aura doublé en 1980. Mais, je suis certain que - contrairement aux préférences de ce monde et des mondains et des grands de ce monde - pour chaque année qui vient, le Seigneur Jésus montrera et marquera une prédilection pour les affligés. C’est une loi plus vérifiable que toutes les lois rigoureuses de physique.

Et cela seul importe.

Vous me prédisez qu'en l’an 2000 notre Cité-Secours de Lourdes aura été rasée pour laisser passer l’autoroute directe Paris-Madrid ?

Vous pronostiquez qu’avant l'an 2000 l'usine atomique construite par les Américains au Mont des Oliviers aura exproprié notre Cité-Secours de Jérusalem : Cela m'est égal.

Mais si, en attendant, le Secours Catholique peut réussir à persuader quelques-uns que le Seigneur a une prédilection pour les affligés et les pauvres, laissez-moi me réjouir de trouver ici tant d'amis pour travailler ensemble en cet invisible chantier. Un chantier ouvert pour préparer la Charité de l'an 2000.

JEAN RODHAIN.

 

 

[1] Combien de soi-disant chrétiens « éclairés » ont-ils lu les soixante-six chapitres du volume d'Isaïe dans la Bible ?

[2] Ce deuxième spécialiste avait d'ailleurs été désigné avec précision par Isaïe, le premier spécialiste (Luc 3,5).

[3] En langage 1965, légat du pape = modérateur.

[4] Qui bénit la première pierre de la Cité-Secours de Lourdes en 1955.