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Homélie pour le 20 novembre 1966 sur l’Évangile du jour

30 août 2017
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Jean RODHAIN, « Homélie pour le 20 novembre 1966 », Brochure de la Journée Nationale 1966, p. 15.[1]

Homélie pour le 20 novembre 1966

sur l’Évangile du jour

XXIVe Dimanche après la Pentecôte :

Le Jugement dernier

1.- Public pas d'accord

Cette fuite dans les montagnes, ce malheur sur les femmes enceintes, ces étoiles déréglées, ces trompettes de jugement dernier, voilà une mise en scène orientale qui choque nos esprits rationnels de français de 1966.

Cela ne cadre pas du tout avec notre horizon peuplé de tourisme populaire, d'accouchement sans douleur, de tiercé bien réglé, de piscine climatisée, et de vœux pour la nouvelle année. Niveau de vie, essor de l'humanité, développement harmonisé, conquêtes spatiales et vacances aux Baléares : ça, c'est du réel.

2.- La seule certitude

- Or ce jugement de Dieu, c'est la seule certitude pour demain.

- Une appendicite insolite me privera des Baléares. Un télescopage subit me mettra demain à l'hôpital. Lundi le percepteur m'apportera un rappel imprévu. Au printemps mon usine décidera de se transporter de Paris à Périgueux. Je ne sais pas ce qu'il arrivera à mes enfants l'an prochain.

- Mais ce que je sais c'est qu'immanquablement, implacablement j'approche de l'heure du Jugement. Dans dix ans ou dans dix jours j'y cours. C'est la seule certitude. Et s'il y a des prêtres, qu'ils soient habillés en chanoines ou en veston, ils sont là avant tout d'abord pour me le dire. Car, hors d'eux, personne, ni le député, ni la speakerine, personne ne me le dira.

Je serai jugé. Il n'y aura ni scrutin de liste, ni deuxième tour. Je ne comparaîtrai pas devant un psychiatre ou un médecin de dispensaire. Non, mais devant Celui qui scrute les reins et les cœurs, qui voit tout et connaît tout, même nos plus secrètes pensées. Ce face à face est ma seule certitude pour demain, ou peut-être pour ce soir. Et là je ne sais rien.

3.- Le seul point fixe

ou plutôt si, je sais quelque chose.

Dans ce face à face il y aura interrogatoire :

« J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger.

J'ai eu soif et vous m'avez donné à boire.

J'étais en prison et vous m'avez visité.

J'étais nu et vous m'avez vêtu. »

Voilà l'examen.

Voilà le bilan noir sur blanc.

Pas de discours : le temps des mots est passé.

Pas de conférences ni de commissions : tout est périmé.

Pas de plaidoiries.

Une seule sorte de témoins : les pauvres.

Pas les pauvres des gravures du XV° siècle, ni ceux des caricatures du XlX°. Non, les pauvres de 1966. Ceux des prisons, et leurs familles. Ceux des hospices et hôpitaux. Ceux de mon quartier que je n'ai jamais dénombrés. Le migrant, l'étranger, le jeune abandonné des siens. Ceux qui ont faim et soif de justice.

Voilà mes témoins et mes seuls avocats pour ce jour-là.

Et aujourd'hui, 20 novembre, cet Evangile, c'est la répétition pour prévoir ce jour-là.

Amen.

J. R.

 

[1] Réédité dans Jean RODHAIN, Toi aussi fais de même, textes présentés par Paul HUOT-PLEUROUX, Paris, SOS, 1980, p. 199-201 sous le titre « la seule certitude ». (note de l’éditeur)