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Ce qu'il advint au bon samaritain après sa fameuse histoire

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Ce qu'il advint au bon samaritain après sa fameuse histoire », Messages du Secours Catholique, n° 187, juillet-août 1968, p. 1.

Ce qu'il advint au bon samaritain après sa fameuse histoire

Ce soir-là, enfin rentré à son foyer, poussière secouée, pieds lavés, ce Samaritain regarda autrement sa femme, ses enfants, son esclave boiteux et le vieux mendiant aveugle qui encombrait trop souvent l’escalier de l’entrée.

Il les regardait autrement, parce que cette dernière journée du voyage l’avait bouleversé. Il n’avait jamais vu de près un blessé de la route, et tant de sang répandu sur le chemin. Pendant le trajet, entre les cahots du cheval, le blessé - un étranger - lui avait raconté ses misères d’émigrant. A l’hôtellerie, l’officier de police, après lui avoir fait remplir la fiche du blessé, lui avait expliqué que sur cette route de Jéricho, ces histoires-là arrivaient tout le temps.

A l’hôtellerie de Jéricho, il avait réglé d’avance la pension du blessé. Et d’une traite, coupant court par la montagne d’Ephraïm et le puits de Jacob, il avait rejoint la Samarie. Mais il restait marqué par les révélations de cette dure journée.

Sa femme, plus tard, lui fit remarquer que, lui qui avait un caractère dur et des nerfs toujours raidis, il s’était montré plus affectueux depuis cet incident. Et c’est pourquoi elle lui pardonnait ce geste insensé qui lui avait fait payer - aux dépens du budget familial - la pension d’un inconnu chez un hôtelier d’un pays étranger.

Vous me dites que Paul, converti à la Foi sur le chemin de Damas, est devenu l’Apôtre Paul. Je le sais bien. Mais laissez-moi affirmer que ce Samaritain, converti à la Charité sur le chemin de Jéricho, est devenu « le bon Samaritain ».

Il faut parfois se cogner aux misères pour se dérouiller l’œil et se débloquer le cœur.

Ce déclic qui débloque un cœur rouillé je me garderai bien de l’expliquer, car en ce domaine secret je me défie des explications autant que des « explicateurs ».

En ce mécanisme mystérieux, c’est tantôt la plus inattendue des misères humaines et tantôt la plus lointaine qui soudain vous guettent, vous interpellent et vous renversent les idées comme l’éclair renversa Paul de son cheval sur le fameux chemin. Voyez Vincent de Paul, captif en Barbarie : des mois de galère à Alger, des années d’exil à Tunis lui ouvrent le cœur vers l’Orient : il enverra ses missionnaires jusqu’à Madagascar.

Mais d’avoir expérimenté le Tiers Monde de son temps, il n’en regarde que mieux le monde qui l’entoure : quelle sollicitude chez Vincent de Paul, pour les situations locales ! Pour ces malades sans hôpital ! Pour ces enfants à l’abandon ! Pour ces réfugiés des guerres en Champagne et en Lorraine !

Ce galérien devenu aumônier des galères deviendra le bon Samaritain de son époque.

En rentrant des Indes, où la misère s’étale, on s’interroge sur la France où la misère se cache. Que valent nos prisons ? Combien de lits dans nos propres hôpitaux ? Et nos propres vieillards, qui donc s’en occupe ? On allait donner des leçons aux antipodes, et on en revient en s'interrogeant : " Est-ce que le problème du développement ne commence pas au bout de ma rue ? "

Pour le bon Samaritain, d’avoir ramassé cet étranger blessé sur la route, ça lui a ouvert le cœur.

Pour les bons Français, d’avoir entrevu ces millions d’étrangers sur les chemins du Tiers Monde, ça peut leur ouvrir le cœur. Et les éclairer - mieux que vingt grenades dans la nuit - sur les misères de chez nous.

Jean RODHAIN.