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Charité ou développement

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Charité ou développement ? Il n'est pas interdit à la charité d'être intelligente », Messages du Secours Catholique, n° 183, mars 1968, p. 3.[1]

Charité ou développement ?

Il n’est pas interdit à la charité d’être intelligente

Dans cette ville du Moyen-Orient, les enfants qui jouent dans les souks ont de bonnes figures rondes et rieuses. Ils ne souffrent pas de la faim.

Mais les dispensaires de cette ville sont remplis de tout-petits enfants squelettiques. Je ne comprends pas ce contraste.

Le médecin m'explique : « Ici, les femmes mal nourries ont les seins remplis d’eau. Cette mauvaise qualité de ce lait maternel produit des scolioses, des malformations et surtout une mortalité anormale chez les tout-petits. » Et le visiteur qui m’accompagne, bouleversé à ce spectacle, promet sur-le-champ d’offrir des boites de lait par centaines.

Le lendemain, visite de la cantine qui sert chaque jour un millier de repas aux enfants du quartier. Les enfants chantent à tue-tête, la cuisine est bonne, le menu est copieux. Si bien que certains enfants apportent une gamelle pour emporter chez eux un peu de « rab ».

Mon visiteur admire : « Voilà un problème résolu, cela tourne rond ici. » La vieille sœur infirmière qui supervise les opérations n’est pas de son avis. « Qu’est-ce qui ne va pas ma sœur ? » - Il y a que, depuis six mois que la cantine fonctionne, chaque jour ces enfants réclament du rab à emporter, disant tantôt : « C'est pour papa », tantôt : « C'est pour mon frère. » Jamais un seul ne dira : « C'est pour ma mère. » Pourquoi ? Parce que, dans ces régions, le père est servi en priorité, ensuite les enfants mâles. La femme passe la dernière. Voilà pourquoi votre dispensaire est rempli de petits squelettiques. Vos boîtes de lait pallient les effets. C’est à la cause qu’il faut remonter. Travaillez à la promotion de la condition féminine, le vrai problème est là. »

Mon visiteur en a le cœur déchiré : que faut-il faire ? distribuer des boites de lait ou bien créer des écoles ménagères ? Il faut les deux : ces enfants d’aujourd'hui ont besoin de 100.000 boîtes de lait. Et, pour les enfants de demain, ce pays a besoin d’apprendre à respecter les droits de la femme. Une charité myope se limitera au lait en boîtes. Une charité intelligente travaillera aussi au développement.

Je n'avais pas revu cette bourgade africaine depuis cinq ans. A cette époque, arrivait un groupe de techniciens agricoles solidement équipés en dollars et en matériel dernier cri. On m’avait ensuite écrit qu’ils avaient fait merveille. Il y a maintenant l’eau et l’électricité. Mais surtout la surface cultivée a triplé et le rendement à l'hectare, presque décuplé. Enfin, trois jeunes villageois ont été admis comme boursiers à l’Université de la lointaine capitale.

J'arrivais, en effet, dans une bourgade transformée présentant des signes apparents de progrès. Dans les champs, des moissonneuses fonctionnant correctement. Et, dans la rue principale, une certaine animation autour de deux ou trois magasins garnis de produits américains. Au premier coup d'œil, une vraie transformation. Enfin voici le progrès.

En fait de progrès, me dit l’infirmier, vous avez vu le bidonville ? J’allai voir le bidonville. C'était un chef-d'œuvre de bidonville avec en plus les mouches et l’odeur. Et mon vieil infirmier m’explique : « Tes Européens ont sélectionné la centaine d'hommes capables de conduire un tracteur. Ils ont formé très bien ceux-là. Et ceux-là maintenant sont riches. Et le rendement de notre bourg est en progrès. Mais les trois cents autres familles, on n’a rien fait pour elles. Comme le prix moyen de la vie a augmenté à cause de l’eau et de l’électricité, ces 300 familles se sont enfoncées dans la misère un peu plus. Ton progrès technique a déséquilibré le village. Et nos trois boursiers sont en effet les trois garçons les plus intelligents du pays. Ils deviendront médecins ou avocats à la ville. On ne les reverra jamais plus ici. Il aurait mieux valu former sur place des soignantes et de petits cadres responsables. Tu n’as pas travaillé à l'échelle humaine. »

Un développement technique qui ne sait pas être humble n’a rien à voir avec la Charité.

Une charité au ras du sol conduit au développement intégral à l’échelle humaine du village. Il n’est pas interdit à la Charité d'être intelligente...

L’Évangile est impitoyable pour ce prêtre ou ce lévite qu'il nous présente inattentifs au blessé gisant au bord de la route de Jérusalem à Jéricho.

Par contraste, il nous donne en exemple ce bon Samaritain avec sa charité en deux temps. Je dis bien en deux temps. Premier temps, il agit personnellement : il s’approche, il soigne, il transporte, c’est l’assistance directe[2].

Deuxième temps : ce Samaritain a recours aux structures de l'époque : l’hôtellerie. Il confie son blessé à cette institution. Il collabore à cette institution en versant deux deniers à l’hôtelier. Il fait ses recommandations à l’hôtelier et promet de revenir et de rembourser les frais supplémentaires[3]. On croirait entendre une assistante sociale remplissant un dossier et calculant le ticket modérateur de la Sécurité Sociale. Ce bon Samaritain n'était pas au stade de l’aumône aveugle. Il avait assez de perspicacité pour s’adresser aux organismes compétents de l’époque. Il ne distribuait pas seulement un pansement momentané ; il savait prévoir une action dans le temps. Il savait s’en remettre aux spécialistes capables d’héberger et de soigner. Il savait cotiser pour ce travail. Il avait une charité intelligente. Il n’est pas défendu à la Charité d’être intelligente.

« Va et toi aussi fais de même »[4] ordonne la Christ après avoir exposé l’histoire du bon Samaritain.

Il n'y a pas à déchirer cette page d’Évangile en deux pour ne retenir que le pansement du blessé : la Charité de ce Samaritain se développe plus loin : elle organise l’avenir en s’adaptant aux structures.

Qu’il s’agisse des enfants sans lait ou des villages sans pain, il n’y a pas à opposer Charité et développement.

La vraie Charité est toujours en avant. La Charité d’aujourd’hui prépare la Justice sociale de demain. La Charité de demain suscite le développement adapté à la mesure de l’homme. Tout se tient.

La Charité est un feu dévorant allumé au cœur du Christ.

La Foi disparaîtra à l'heure du face à face éternel pour faire place à l’évidence.

L’Espérance vers l’au-delà disparaîtra aussi pour faire place à la certitude de cette vie éternelle enfin obtenue.

Seule la Charité demeurera[5]. C’est saint Paul, le maître de toute théologie et l’organisateur de la première collecte pour la faim[6] qui l’a proclamé.

Jean RODHAIN.

 

 

[1] Réédité dans Jean RODHAIN, Toi aussi fais de même, textes présentés par Paul HUOT-PLEUROUX, Paris, SOS, 1980, p. 135-138. (note de l’éditeur)

[2] Luc X 29-34.

[3] Luc X 35.

[4] Luc X 37

[5] 1 Cor XIII 13

[6] 1 Cor XVI 1-4 - II Cor VIII 1-24, IX 1-15. Rom XV 20-28. Gal II 10. Actes XXIV 17 - XI 29-31