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La zone de la faim est trois fois plus vaste que le réduit biafrais

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « La zone de la faim est trois fois plus vaste que le réduit biafrais. Propos recueillis par Pierre Gallay », La Croix, 7 mars 1969.

Mgr RODHAIN, de retour du Nigéria :

La zone de la faim est trois fois plus vaste que le réduit biafrais

Propos recueillis par Pierre GALLAY

A la veille de son départ pour Lagos où il était l’invité du gouvernement nigérian, Mgr Rodhain, président de la Caritas Internationalis, nous disait dans la Croix du 14 février l’ampleur extraordinaire que revêtait l’entraide œcuménique pour les victimes du conflit, de quelque côté qu’elles se trouvent.

Nous avons rencontré à nouveau Mgr Rodhain à son retour du Nigeria où il vient de séjourner pendant deux semaines. Il a rencontré les responsables du gouvernement nigérian, il a visité les hôpitaux et les camps de réfugiés, il a circulé dans la zone des combats et vu de près le drame de milliers de victimes innocentes...

- L’un des buts de votre voyage au Nigeria était de rencontrer les dirigeants de Lagos et de leur expliquer l’action entreprise par Caritas Internationalis. Quels sont les résultats de cette rencontre ?

- Les rapports ont été très courtois et très loyaux. J’ai été, reçu par plusieurs ministres des Affaires étrangères, de la Justice, de l’information, de la Reconstruction et en dernier lieu, pendant cinquante-cinq ministres, par le général Gowon, chef du gouvernement.

Tous m’ont facilité la tâche. J’ai ainsi eu à ma disposition un avion spécial pour me rendre à Enugu et une escorte pour circuler dans la zone des combats.

Au cours de mes conversations, j’ai d’abord eu à réfuter toutes les objections qui ont été faites à l’action de la Caritas et à démontrer en particulier qu’en aucun cas nos avions n’avaient servi au trafic d’armes mais seulement aux transports de vivres et de médicaments.

J’ai convaincu mes interlocuteurs. Mais il faut comprendre leur point de vue. Nous en sommes, ce soir, mercredi 5 mars, au moment où je vous parle, à 1538 vols de Sao Tomé au Biafra, ce qui représente plus de 3000 trajets sans autorisation au-dessus d’un territoire. On comprend que cela ne fasse pas plaisir aux autorités nigérianes.

Pour le moment, nous ne pouvons certes pas encore faire autrement. Mais personnellement, ce couloir nocturne ne me plait pas parce qu’il est : 1. illégal, 2. dangereux, 3. onéreux et, 4. entretient le doute, un travail de nuit n’ayant pas les mêmes avantages qu’un travail de jour, en plein soleil, ce qui peut prouver à tous que nous ne transportons bien que des vivres et des médicaments.

Un couloir aérien de jour

Aussi j'ai cherché, avec les autorités nigérianes, la possibilité d’un couloir aérien de charité de jour, cette solution ayant déjà été suggérée par divers interlocuteurs.

Or, sur ce point d’un couloir aérien de charité pendant le jour, les autorités nigérianes viennent de faire d’importantes concessions. Elles proposent la piste d'Obilagu qui se trouve presque sur la ligne de feu Nord. Je suis allé visiter cette piste. Les autorités nigérianes accepteraient de ne pas contrôler elles-mêmes nos cargaisons, mais de le faire faire par des observateurs neutres.

Il reste maintenant à obtenir le consentement de l’autre partie, le Biafra. Rien ne sera évidemment résolu tant que la réponse biafraise ne sera pas affirmative. Voilà où nous en sommes. Et pourtant, tout est urgent, la misère et le malheur ne font que s’amplifier chaque jour.

- Vous avez pu circuler dans la zone des combats. Vous avez vu des réfugiés par milliers. Que comptez-vous faire de plus pour eux ?

- J’ai surtout découvert tout un aspect du problème que j’ignorais.

Actuellement, en Europe, l’opinion enfin alertée s’intéresse au drame du Biafra. Mais nous nous représentons un peu trop le réduit biafrais comme une forteresse assiégée et bien délimitée. Or, les frontières de la faim ne correspondent pas du tout, sur place, aux frontières de la guerre.

J’ai passé trois jours dans la zone d’Enugu, cette ville qui avait, avant le conflit, 120.000 habitants et qui n'en compte plus que 3000, une ville aujourd'hui totalement pillée... J’ai circulé dans le quadrilatère Enugu, Abakaliki, Afikpo, Obilagu, jusqu’à la limite nord du réduit biafrais.

Des centaines de milliers de réfugiés dans les forêts

Dans certains camps de réfugiés, j’ai retrouvé des groupes d’enfants identiques à ceux que nous a montrés la télévision. J’ai visité des hôpitaux avec leurs équipes de Croix-Rouge ou de Caritas Internationalis. Tous les médecins m’ont dit qu’ils ne suffisaient pas à la tâche. Tous ont également attiré mon attention sur la masse d’Ibos réfugiés dans les forêts voisines. Sont-ils 300.000 ou 600.000 ? Personne n’en sait rien. Ils sont là avec leurs malades et leurs mourants. Malgré les efforts réels du gouvernement fédéral, l’acheminement des secours dans cette immense forêt est pour l’instant un problème inextricable.

Tout ceci conduit la Croix-Rouge et Caritas Internationalis à considérer tous les aspects du problème biafrais. Les gens qui ont faim ne sont pas seulement localisés dans le réduit biafrais. Des deux côtés de la ligne de feu il y a des gens qui souffrent.

Le militaire voit une ligne de feu très nette, le politique prévoit des frontières plus précises. Le bon Samaritain s’aperçoit que la misère n’a pas de frontières et que la zone de la faim est trois fois plus vaste que le réduit biafrais.

- L’aide doit donc encore être amplifiée ?

- Depuis un an, Caritas Internationalis a envoyé pour plus d'un milliard d’anciens francs de médicaments et de vivres dans le secteur sud, à Lagos, Port-Harcourt, Calabar. Désormais, nous allons de plus en plus amplifier l’aide en faveur du secteur nord.

Nous continuons donc notre campagne pour le Nigeria-Biafra (« Opération Survie », C. C. P. 5020-09 Paris, 106, rue du Bac, Paris). Nous continuons le pont aérien, mais nous nous refusons absolument à nous limiter à une seule région, au seul réduit biafrais. Pour Caritas Internationalis, ce serait dévier de notre mission que de ne pas être auprès des plus pauvres où qu’ils soient.

- Avez-vous rendu compte à Rome de votre mission ?

- Je serai à Rome à partir du 6 mars pour précisément rendre compte auprès du Saint-Siège de ma mission. Vous savez l’intérêt personnel et l'action de Paul VI en faveur d’un retour de la paix dans ce pays qui lui est très cher. Quand il était archevêque de Milan, répondant à l’invitation de Mgr Pignedoli, délégué apostolique à Lagos, il avait séjourné quinze jours au Nigeria. Il avait partout été accueilli d’une façon extraordinaire. Paul VI aime spécialement ce pays. Je l’ai, du reste, rappelé au général Gowon. L’Église, dans ce conflit, ne peut prendre de position politique. Ses fils souffrent dans les deux camps. Ce qu’elle peut faire : aider les victimes elle le fait, favoriser le retour de la paix, elle le fait également dans la mesure du possible ; la récente déclaration commune des évêques nigérians et biafrais, venus à Rome, est sans équivoque à ce sujet.