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Le carnet de Sidoine

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Le carnet de Sidoine », Messages du Secours Catholique, n° 193, janvier 1969, p. 2.

Le carnet de Sidoine

Question 1

Dans le numéro de Noël de « Messages », vous représentez en première page un berger et dans le texte accompagnant cette photo vous écrivez : voici un homme « sans machine à calculer ».

Je me permets de vous faire remarquer que les bergers savent calculer à leur manière. Mon père et mon grand-père étaient bergers dans la vallée de Campan, ils m’ont souvent montré leur « houlette », sorte de grande canne de noisetier, ils marquaient dessus par des entailles diverses les naissances des agneaux, les ventes, les décès. Si bien qu’en regardant leur bâton ils pouvaient pour un troupeau d’un millier de moutons, donner à chaque instant, à une unité près, le chiffre exact de son effectif.

Réponse :

- Merci pour cette précision. Elle renforce l’éloge du bon berger. Avec ses méthodes à lui, il « connaît » exactement ses brebis...

Question 2

- Je suis veilleuse de nuit dans notre petit hospice rural. C’est-à-dire que - sans aucun diplôme - je veille toutes les nuits un dortoir de 45 vieillards. Je les aide pour tout, et aussi à ne pas mourir seuls.

Je fais ce métier depuis bientôt 37 ans et j’aime bien mon travail. Mais je lis des tas d’articles revendicatifs où les prophètes à la mode accusent la charité d’être triomphaliste. Que peut-on faire pour répondre à ces articles ?

Réponse :

Invitez leurs auteurs à venir prendre votre place pendant une semaine. Après sept nuits passées à servir, de toutes les manières, vos petits vieux, ces scribouillards comprendront peut-être quelque chose. Ce n’est pas un traquenard à leur proposer. C’est le visage véritable du Seigneur Jésus que l’on ne découvre qu’avec des procédés de ce genre. Il savait bien ce qu’Il faisait avant les confidences du Jeudi saint, le lavement des pieds est l’humble chemin pour approcher du Seigneur...

Question 3

Dans le sauvetage des enfants au Biafra, certains communiqués ont un ton de polémique, pourquoi?

Réponse :

Quand il s’agit de milliers d’enfants à sauver, il n’y a place pour aucune polémique. Chacun choisit la méthode de sauvetage qu’il estime la plus efficace. Finalement, ne restent au travail que les organismes internationaux capables d'un travail continu (voir page 5).

Question 4

- Dans le dernier numéro de « Messages », page 6, la photo n°2 représente l’embarquement dans un de vos avions de récipients marqués Caritas. Or, il semble qu’il s’agit de fûts d’essence. Pourriez-vous répondre à ces deux questions

a) pourquoi de l'essence.?.

b) n'est-ce pas dangereux de transporter de l’essence en fût dans un avion ordinaire ?

Réponse :

a) Chacun de nos avions débarque non pas dans un aérodrome bien outillé, mais sur une route transformée en piste, sa cargaison de médicaments et de vivres, soit environ 10 tonnes. Ces 10 tonnes, il faut les évacuer rapidement pour laisser place à l’avion suivant, et il faut les transporter à travers les pistes vers les centres de distribution. Ces transports sont faits par les autos « Caritas ». Ces autos ont besoin d’essence. Nous les alimentons, et cela prouve bien notre indépendance de tout pouvoir civil ou militaire.

b) C’est très dangereux. Aucun aérodrome n’autoriserait de tels transports. Tout le travail actuel au service des enfants du Biafra est cent fois plus dangereux que de signer des pétitions ou de réunir des commissions...

Question 5

Vous avez rassemblé pour votre Noël sous les ponts 1.000 ou 1.300 « cas sociaux » avec un bon repas et une bonne soirée. C’est bien. Mais pour les 364 autres soirs de l'année, que faites-vous pour ces cas ?

Réponse :

- Voilà une terrible question, car elle nous envoie en pleine figure une vérité qui nous empêche de dormir. Sur les 1.200 invités de Noël, il y avait des clochards invétérés, et il y avait des cas que notre Cité-Secours pourra reclasser. Mais il y avait aussi, en grand nombre, des situations atroces que personne ne prendra en charge.

C’est la question qui devrait réveiller les satisfaits et assagir ceux qui plaident si fort pour eux-mêmes. C’est la plaie vive au cœur d’un Paris qui ne sait pas voir ses misères cachées. C’est la preuve que cent ans de structures améliorées et mille pages de lois édictées n’ont pas tout résolu.

Merci. C’est la juste, l’opportune question que vous devez nous reposer sans cesse pour contraindre le Secours Catholique à faire « davantage ».

SIDOINE.