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Nigeria - Biafra : La charité crie pour la justice !

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « La charité crie pour la justice », interview recueillie par E. Heymann, Faim Développement, n° 57, mars 1969, p. 7.

Nigeria – Biafra

La charité crie pour la justice !

Déclare Mgr Rodhain, Président de Caritas Internationalis

Depuis un an « Caritas Internationalis », et depuis juillet 1968, le « joint Church Aid »[1], tiennent le pont aérien qui sauve chaque jour des milliers de vies d'enfants au Nigeria-Biafra ; Mgr Rodhain nous a reçus à la veille de son départ pour Lagos, capitale de la Nigéria.

« Je vais à Lagos parce que j'y suis officiellement invité : je dois visiter les camps de réfugiés, et si les circonstances l'exigent ou le permettent, je n'hésiterais pas à passer de l'autre côté, au Biafra, pour la première fois...

- Vous n'y êtes jamais allé ?

- Non. On me l'a souvent demandé, mais « Caritas Internationalis » n'a pas à prendre parti, ou même avoir l'air de le faire : quand la guerre sera terminée, il y aura tellement de travail pour nous au Nigéria-Biafra...

- Je remarque que vous ne séparez jamais ces deux noms...

- Aujourd'hui, la souffrance existe des deux côtés, ne serait-ce que dans les camps de réfugiés. Je n'ai pas à savoir qui a raison : mais je sais qui a sûrement tort...

J'ai déjà dit que je n'étais pas fier d'avoir à organiser ce « pont aérien » pour tenter de soulager cette souffrance, puisqu'il ne s'agit pas de combattre un fléau naturel mais de pallier la carence des Nations...

- Et pourtant cette « opération survie » est énorme...

- Énorme. Songez qu'il a fallu trouver les appareils, les pilotes, les mécaniciens, improviser les ateliers d'entretien, de réparation, les vols de nuit sans radar[2] ... Nos pilotes et nos équipes prennent des risques toutes les nuits. Nous avons perdu un équipage et un avion[3]... Mais nous avons réussi plus de mille cinq cents vols de nuit avec chaque fois une moyenne de douze tonnes de vivres ou de médicaments.

- Les Nigérians n'ont-ils pas accusé les organisations humanitaires, et donc « Caritas », de transporter aussi des armes ?

- Nous ne transportons pas d'armes, mais je comprends le soldat nigérian, il entend chaque nuit des avions voler vers le Biafra, il sait qu'il n'y a que très peu d'avions nigérians ; il sait aussi que parmi ces avions qui volent la nuit, certains en effet apportent clandestinement des armes venues d'Europe et d'Amérique. Comment voulez-vous qu'il fasse, lui, une distinction ? Nous ne transportons pas d'armes, encore une fois ; et je me rends au Nigeria parce que j'ai la conscience tranquille.

- Certains ont parlé et parlent de « génocide »...

Je n'ai, quant à moi, jamais prononcé ce mot et je m'en garderai. C'est une accusation trop grave. Il y a des morts. Beaucoup. C'est, hélas, le fait de toute guerre. Mais je ne connais pas de preuves qui permettraient d'affirmer la volonté de détruire le peuple ibo...

- Pensez-vous que le « Joint Church Aid » pourra continuer longtemps à ce rythme ?

Mgr Rodhain ne répond pas tout de suite. Il ôte ses lunettes, me livre un visage nu et des yeux troublés. Puis, lentement...

- Encore longtemps ? Un an, déjà...

En septembre les experts estimaient la guerre perdue pour le Biafra. Militairement, il résiste toujours...

On m'a dit : « Avertissez les Biafrais que vous cesserez le pont aérien à telle date. Il faudra bien qu'ils cèdent... » Voyez-vous, la charité ne lance pas d'ultimatum. Cette menace pour contraindre des assiégés à capituler, je ne peux la brandir ! Pas moi ! Pas nous ! D'autres ont un travail politique à faire... Est-il possible ? Nous faisons bien, nous, une véritable « folie » sur le plan technique[4]...

- Que pouvons-nous faire en France ?

- La même folie, avec nous, d'abord : tenir le pont aérien tant qu'il le faudra. Et puis, en même temps vous tourner vers les gouvernants, agir sur l'opinion publique, l'informer, crier pour la paix !... Le développement, au Nigéria-Biafra, a reculé de dix ans !

De mon côté, je crie avec le Pape et à sa suite je crie aussi auprès de lui, auprès de toutes les Églises. Six évêques du Nigéria-Biafra ont été reçus par Paul VI[5] : trois nigérians et trois biafrais. C'est dans le Boeing de « Caritas » qui part tantôt de Rome, tantôt de France, tantôt d'Allemagne et qui apporte les médicaments à Sao-Tomé que les trois évêques biafrais ont pu voyager. Ils ont concélébré avec les nigérians a Rome : la guerre Nigéria-Biafra n'est pas une guerre de religion...

- Mais pour ces transports seuls il faut disposer de moyens extraordinaires ?

- Oui, énormes, je vous l'ai dit, je veux parler de milliards collectés tant par les organisations confessionnelles, protestantes, anglicanes, catholiques que de ceux que les gouvernements nous confient en vivres ou en valeurs. Il s'agit d'une véritable vague de fond ; elle vient de partout, surtout des jeunes. Et ce ne sont ni les gouvernements, ni les hiérarchies protestantes ou catholiques, ni les théologiens qui l'ont déclenchée. Elle vient de loin. Elle vient des besoins et de la volonté des chrétiens, poussés vers l'unité, de faire ensemble quelque chose de grand qui soit sûrement inspiré par l'Esprit. J'y vois l'action de cet Esprit qui souffle où il veut... Il faut que cette vague de fond s'amplifie, submerge les gouvernements : la charité crie pour la justice ; il faut que le monde l'entende...

Interview recueillie par E. Reymann

 

[1] « Joint Church Aid » (11, rue Cornavin - 1201 - Genève) groupe composé de vingt-cinq agences confessionnelles dont « Caritas Internationalis », Church World Service, Catholic Relief Services, « Nordchurchair », Das Diakonische Werk. A Copenhague, le 3 février, s'étaient joint à ces agences OXFAM (Agence laïque anglaise) et le représentant de l'UNICEF.

[2] Vols de nuit : Jusqu'à dix-huit vols dans la même nuit (Sao Tomé-Uli) un super constellation du Canairelief et un C-97 G du ICA. ICA espère arriver à deux cents tonnes par nuit. A la date du 10 mars 1969 : 1.638 vols (depuis mars 1968).

[3] Le 9 décembre 1968, un DC de ICA (Dits Diakonische Werk) s'est écrasé accidentellement à quatre miles marins d'Uli (Biafra) venant de Sao Tomé : quatre morts (anglais, allemand, américain, mexicain).

[4] Secours par mer: 18.000 tonnes de vivres arriveront à Sao Tomé au cours du premier trimestre 1969 venant d'Allemagne, de Belgique, des U.S.A., de Hollande, d'Italie et de Scandinavie. Seront transportés par air de Sao Tomé à Uli (Biafra) valeur marchande : 4.500.000 $ (22.500.000 F).

[5] Osservatore Romano du 8 février 1969.