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La ville assiégée

04 septembre 2017
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Jean RODHAIN, « La ville assiégée », Messages du Secours Catholique, n° 204, janvier 1970, p. 3.[1]

La ville assiégée

« La Charité, c’est la plénitude de la Loi »

(Ep. aux Romains XIII-10)

 

Voici une ville assiégée. Ses défenseurs sont de bons soldats, mais à l’intérieur des remparts la famine frappe les habitants. Ici, toute institution charitable remplira son élémentaire devoir : elle interviendra pour sauver de la famine les femmes et les enfants de cette cité assiégée.

Un stratège déclare tout à coup que la famine est une efficace arme de guerre. Il prévoit que plus les assiégés verront tomber leurs enfants, victimes de la faim, plus vite la victoire sera acquise. Donc la paix. Du coup, il invite toutes les œuvres charitables à cesser celles de leurs activités qui concernent les assiégés.

Cela revient à établir la loi suivante. En cas de guerre, il faut aider le plus fort et il est interdit de secourir les familles des plus faibles.

C’est de la pure stratégie hitlérienne.

C’est de la politique de Machiavel.

C’est exactement le contraire de la Charité.

Ceci s’applique au siège du réduit biafrais.

En circulant à travers divers pays du monde, j’ai rencontré certaines personnalités - et non des moindres... qui m’ont murmuré « Avouez que si vous cessiez votre pont aérien, c’est la famine, donc la capitulation, donc enfin la paix. » Chaque fois j’ai sorti une feuille de papier blanc et j’ai proposé à mon interlocuteur de signer son invitation à la famine. Aucun n’a voulu signer ce qu’il osait murmurer...

Ainsi la Charité contrarie toujours les programmes préparés par les humains.

Il calculait bien son horaire, ce prêtre sur la route de Jéricho. Ce lévite aussi. Soigner le blessé entrevu, cela aurait dérangé leurs horaires à l’un et à l’autre. Ils passent vite (Luc X-29). Un troisième passant calculera autrement. Il s’arrêtera, il modifiera sa route, son allure et même le budget de sa journée afin de secourir la victime. Celui-là on l’appellera à travers tous les siècles : « Le Bon Samaritain ».

Car la Charité avait contrarié son programme humain...

Voici pour la France la commande d’un milliard d’armements. Vous calculez que c’est pour notre pays un gain, et pour tant d’ouvriers des heures de travail procurées. Votre calcul est exact, et à première vue votre raisonnement est juste.

Mais au nom des populations civiles que l’utilisateur bombardera avec ces bombes françaises, je me mets en travers de votre calcul : la Charité contrarie les équations industrielles.

Voici un donateur important. L’argent dont-il va disposer, il l’a gagné honnêtement : la justice est satisfaite. Mais revenant de Jérusalem, tout ébloui par les reliques de l’Évangile, ce donateur veut reconstruire une basilique du VI° siècle dont il ne reste qu’un chapiteau. Dans cette Jérusalem tellement saturée de chapelles, il va donc consacrer sa fortune à bâtir une église de plus...

Au nom des familles sans un toit, au nom des villages sans un dispensaire, au nom des enfants sans école, je me mets en travers et j’interpelle ce donateur-archéologue pour le prier de regarder ce peuple de Dieu qui, en Palestine, attend autre chose de l’Église vivante.

La Charité contrarie les initiatives trop humaines.

Epicier de son métier, le père de ce fils unique savait trop bien les risques de son petit magasin : la clientèle mouvante, les stocks dépréciés, la concurrence du supermarché. Pour son fils, il calculait l’avenir : il en ferait un fonctionnaire. Etudes, bourse, concours, tout fut aménagé, et tout fut réussi. Le fils était studieux à souhait.

Pendant ce temps, la mère calculait de son côté : ce fils si réussi ressemblait à une photo en couleur pour crème à raser. Parmi ses admiratrices, la mère préférait la fille du notaire : cela ferait le couple idéal.

Mais ce calcul de la mère restait secret. Elle savait trop bien qu’aujourd’hui son aveu l’aurait vieillie de trente ans : il y a longtemps que les mères n’osent plus livrer leurs projets devant leurs propres enfants.

Ce fils unique, qui parlait peu, vient subitement de couper le souffle à ses si gentils parents. Ce matin, après le café au lait, il a parlé : A l’heure où trop de prêtres désertent, il sera prêtre. A l’instant où tant de gens racontent comment ils s’imaginent à leur guise le sacerdoce, il sera prêtre, lui, comme l’Église veut que le prêtre soit. Et il sera prêtre pour le Tiers Monde. Et pour éprouver sa décision, il part aussitôt comme volontaire laïc en Haute-Volta. Il part pour deux ans, laissant là ses diplômes, et sans même regarder la famille du notaire...

Même au cœur de la meilleure des familles, la Charité se met en travers des calculs humains.

0n dit que tout se déglingue. Ce n’est pas vrai. Il reste des points fixes et solides. Il reste des forces vives. Il y a cette « contrariante » Charité qui provoque une recherche en avant. C’est l’action de « réagir contre » qui fait la force des réacteurs. Comme pour les avions, l’Église arrive à l’heure de cette poussée en avant.

On dit qu’à « l’Église bonbonnière » de 1900 succède « l’Église frigidaire » de 1969. J’ai peur de ces étiquettes simplificatrices. Si la Charité est un feu, je pense à une « Eglise incendiaire » qui embraserait le monde des flammèches de ce réacteur qu’est l'amour des pauvres.

Si la Charité est une sève, je pense à cette sève qui réagit contre toutes les lois de la pesanteur et s’en vient vivifier jusqu’au rameau le plus haut placé.

Oui, la Charité c'est la force d’une sève.

Ni Église bonbonnière ni Église frigidaire : Je rêve, pour 1970, d’une Eglise printanière.

 

Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans Jean RODHAIN, Toi aussi fais de même, textes présentés par Paul HUOT-PLEUROUX, Paris, SOS, 1980, p. 189-192 sous le titre : « La force d'une sève ». (note de l’éditeur)

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