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Le carnet de Sidoine

04 septembre 2017
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Jean RODHAIN, « Le carnet de Sidoine. Sidoine répond à Sœur Verveine », Messages du Secours Catholique, n° 210, juillet-août 1970, p. 2.[1]

Le carnet de Sidoine

Sidoine répond à sœur Verveine

Monsieur Sidoine, je me présente : je suis une religieuse missionnaire en Afrique Centrale. J'avoue que je ne soigne pas de lépreux. Je suis seulement au service d'un dispensaire de brousse. Je désinfecte des plaies. Je baigne les yeux des enfants qui sont toujours infestés de mouches. J'apprends aux femmes les rudiments d'hygiène. Je fais aussi la sage-femme. Je travaille ainsi dix heures par jour.

Je tourne à ce régime depuis 25 ans sans interruption. J'ai donc connu une période dite colonialiste, et après, la « période suivante » : du matin au soir, je suis restée attachée à ces enfants et à ces mères de famille qui sont devenus ma famille. Je leur donne tout mon temps et tout mon cœur. Je n'ai jamais connu un instant de lassitude.

Or, je viens - grâce à mes supérieures - de bénéficier d'un congé de trois mois dans ma famille. Et au moment de repartir dans ma chère Afrique, je ressens - pour la première fois dans ma vocation - une inquiétude.

- J'ai trouvé une France dix fois plus confortable qu'il y a 25 ans et des Français se plaignant dix fois plus qu'autrefois. Mais ce n'est pas cela qui m'inquiète.

- J'ai entendu les paroissiens de chez nous discuter sans fin à propos de je ne sais quelle statue enlevée de l'église et aussi au sujet d'une guitare ajoutée à la chorale. A les entendre, on aurait cru que le sort de la mappemonde était suspendu à leurs petites querelles de sacristie. Mais cela non plus ne m'a pas inquiétée.

- J'ai bavardé avec les enfants du village. Ils n'ont plus de prêtre pour leur faire le catéchisme : on leur distribue à la place de petites brochurettes. Ils sont d'une ignorance crasse sur l'Évangile et les lois élémentaires de l’Église. Par contre, leurs petites cervelles sont remplies à 90 % de télévision. Mais ce sont de bons enfants, le cœur sur la main, et je ne suis pas inquiète pour eux.

Mon inquiétude vient de moi-même. Elle est née des questions qu'on m'a posées. Vingt fois, on m'a demandé si j'étais « utile » là-bas. Huit fois, on m'a expliqué qu'au lieu de soigner les enfants à l'agonie, il vaudrait mieux que j'aille travailler dans les structures. Trois fois, on m'a présenté un questionnaire d'enquête en me priant d'indiquer le pourcentage de rendement efficace de ma vocation. On précisait même que je devais distinguer deux cases à remplir, l'une pour mon temps de dispensaire, et l'autre pour mon temps d'oraison.

Tous ces questionneurs étaient difficilement identifiables. Les laïcs portaient des costumes sobres qui faisaient croire à des clercs. Par contre, les plus débraillés se révélaient finalement être des « religieux ». Tous avaient l'air intelligents et particulièrement sûrs de leur mission réformatrice, quoique la plupart m'aient semblé n'avoir jamais traversé la Méditerranée.

Et finalement, je dois avouer que moi qui n'avais jamais tremblé en entendant les chacals hurler la nuit dans la brousse, moi qui n'ai jamais douté de mon travail même au plus fort des épidémies, oui, je vous l'avoue, Monsieur Sidoine, oui, au moment de reprendre l'avion, je m'inquiète : je m'inquiète de moi-même.

Cet examen continu que j'ai subi de la part de mes jeunes neveux. Ce réquisitoire que j'ai entendu trop souvent contre les missions. Cette exigence d'explications sur laquelle j'ai buté à chaque réunion, tout cela m'a usée plus qu'un été africain. Mes neveux sont gentils, mes interlocuteurs sont de braves gens. Mais ce qu'ils ont distillé m'a rongé le cœur comme du vinaigre. J'aurais dû savoir leur donner des preuves et je n'ai pas su. J'aurais dû justifier les missions et mes vieilles sœurs qui meurent là-bas rongées de fièvre, et je n'ai pas trouvé les arguments. J'ai l'impression d'avoir manqué au devoir de dialogue. Que faire ? Dites-moi comment leur expliquer ?

Réponse

Ma chère Sœur, ne leur expliquez rien. N'attrapez pas la « LEPRE EXPLICANTE ».

Cette « lèpre explicante » ronge le politicien qui, pour se faire réélire, doit expliquer pourquoi il va à un meeting et expliquer pourquoi il ne joue pas au golf.

Cette « lèpre explicante » défigure la vedette condamnée à expliquer sa vie privée depuis la longueur de son collier perdu jusqu'aux détails de son troisième divorce.

Ce cabotinage de l'exhibition est une maladie partie des Etats-Unis d'Amérique et qui n'est pas spéciale à la France : toute l'Europe est infestée par cette lèpre explicante. Chacun, clerc ou laïc, s'imagine que le monde attend une explication sur son cas.

Or la Charité, qui est votre vocation, ma Sœur, ne doit jamais se laisser ternir par cette « lèpre explicante ».

La Vierge Marie n'a jamais donné d'explication sur sa vie privée. Et le Seigneur Jésus n'a pas exposé les raisons pour lesquelles il restait célibataire.

Dans le don parfait qu'une âme fait à Dieu, il y a entre elle et Dieu ce dialogue secret que Dieu entend et que les jacassants de ce monde ne perçoivent point.

Je vous dis cela sans mépriser ces perroquets questionneurs. Je le dis même dans leur propre intérêt : si vous leur donnez cent pages d'explications, ils auront encore faim. Par contre, si votre silence et votre témoignage sont solides, cela les obligera - enfin - à réfléchir cinq minutes : cela leur fera un bien infini.

Soyez donc en paix, ma Sœur. Fuyez la Charité explicante. Ne faites pas la Charité. Vivez la Charité...

 

SIDOINE.

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Derniers messages, Paris, SOS, 1985, p. 93-96.

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