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SOS Pakistan

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « SOS Pakistan », Messages du Secours Catholique, n° 214, décembre 1970, p. 4.[1]

SOS Pakistan

Une catastrophe sans précédent

On se représente un quartier de Fréjus détruit par l'eau. On se rend compte d'une ville, Agadir, pulvérisée par un tremblement de terre. Mais ici, au Pakistan Oriental, cet immense delta submergé avec ces nombres inchiffrables de victimes, cela rentre si peu dans nos images classiques qu'on a du mal à se représenter qu'il s'agit d'une catastrophe aux dimensions rarement atteintes depuis des siècles.

Si chez nous la Bretagne avait subi un cyclone semblable, est-ce que sous le coup du deuil, de la stupeur, de l'imprévu, nous aurions su tout organiser en vingt-quatre heures ? Huit jours après, la presse française serait remplie de protestations et d'interpellations sur la carence des Pouvoirs publics...

Alors ne portons pas, pour l'instant, de jugements sur un pays lointain, que nous connaissions si peu, frappé par une catastrophe sons précédent.

Quels chiffres ?

Au Pakistan il n'existe pas de recensements par individu. On compte par famille. Et on estime que - en moyenne - chaque famille compte en plus du père et de la mère six enfants : Total : 8 personnes.

Au Pakistan on estime que la catastrophe a frappé 300.000 familles. C'est-à-dire que le total des morts et des sinistrés survivants est de 8 x 300.000 = 2.400.000 (deux millions et quatre cent mille personnes).

Notre premier remords

C'est de 1947 que date la création de l'État du Pakistan et la fixation de ses frontières de part et d'autre de l'Inde. (Loi d'indépendance du 18-7-1947.)

Liberté fut laissée aux habitants de rejoindre l'État de leur choix. Il y eut donc en même temps deux exodes. Ceux qui résidaient en Inde et qui préféraient rejoindre le nouvel État. Ceux qui se trouvaient sur les terres du nouvel État et qui tenaient à revenir en Inde. Ceci pour des raisons politiques, ethniques et surtout religieuses.

Cet exode provoqua la migration de plus de 17 millions de personnes. (Chiffres officiels : Rapport du B.I.T. 1960, pages 123 à 136).

Cet immense exode ne se réalisa pas comme en Europe. Il s'effectua dans des conditions dramatiques. On estime qu'il provoqua la mort de plus de trois millions de personnes (certains estiment : plus de cinq millions...).

Plus que ce cyclone.

Est-ce que nous nous en sommes rendu compte ? Dans notre rue, dans notre propre famille chrétienne, il y a combien de personnes qui sont au courant de ce chiffre terrible ?

On s'apitoie - avec raison - sur un migrant portugais isolé dans notre quartier. Mais les dimensions internationales des migrations, les connaissons-nous ?

Des digues ou des armes ?

Au café du coin, le Monsieur compétent explique que le Pakistan devrait, comme la Hollande, construire des digues pour se protéger de la mer. Mais que l'erreur de son gouvernement, c'est de consacrer trop d'argent à acheter des armes. Tout le monde applaudit le Monsieur compétent.

Un autre consommateur précise que ces armes, le Pakistan ne les achète pas chez n'importe qui. Son escadron de Mirages III E, ses avions de reconnaissance Mirages III R, et ses trois sous-marins type Daphné, ont été fournis par la France.

Tout le monde alors garde le silence...

Il est exact, en effet, que le Pakistan a versé à la France plusieurs milliards pour achat d'armes.

Qui donc entend la voix des pauvres gens du delta sinistré ?

Comment Dieu permet-il cela ?

Un cyclone terrifiant. Un nombre record de victimes Une lenteur coupable des secours. Voilà ce dont on parle.

Ce dont on ne parle pas, c'est le pourquoi de ce drame. Ces gens travaillaient paisiblement dans leurs rizières. En un clin d'œil un nombre effrayant succombe. Comment un Dieu si bon permet-il ce massacre d'innocents ?

Or, c'est exactement la question qu'en secret chacun se pose, mais que personne n'ose poser en public.

Jadis, en face de chaque raz-de-marée, alors appelé déluge, après chaque cyclone, désigné alors comme « feu du ciel », la Bible présentait les avertissements lancés par les prophètes et les explications données par le psalmiste.

Aujourd'hui au lieu de regarder les vérités en face, on discutaille sur des bavardages de petits myopes. Or, même s'il se tait, le public attend des explications sérieuses sur ce point.

Et je prétends qu'un théologien - dont c'est le métier - qui consacrerait trois pages à une « Réflexion devant ces milliers de morts innocentes » serait plus utile que s'il nous apportait un colis de trois kilos de vieux vêtements.

Hélas ! il faut constater que, jusqu'ici, les plus bavards de nos experts se dérobent, et que jusqu'ici aucun n'a osé aborder cette question essentielle.

« Messages » réservera dans son prochain numéro une page entière à ceux qui auront le courage de répondre sérieusement à cette question sérieuse...

La véritable carence

Quand les hommes d'aujourd'hui veulent faire un tour de force, ils y arrivent grâce à leurs progrès techniques.

À  400.000 kilomètres de distance, ils manœuvrent impeccablement un engin sur le sol inconnu de la Lune : ils auraient pu manœuvrer facilement des engins de secours dans ce delta bien connu du Pakistan.

Quand il s'agit de larguer mille tonnes de bombes sur le Vietnam, on sait méthodiquement rassembler les avions et régler exactement le largage et l'impact. Avec les mêmes moyens, on pouvait dans les quarante-huit heures mettre en place mathématiquement les secours dans chacune des îles sinistrées. Ici, aucune D.C,A. n'aurait gêné l'opération...

Mais à cause des carences des États riches, des milliers de sinistrés n'ont pas pu survivre.

En prévision des catastrophes qui surviennent régulièrement, on réclame des États modernes qu'ils s'accordent ensemble pour mobiliser leurs gigantesques moyens techniques : aviation, marine, stocks.

Ce que les œuvres charitables réalisent ensemble, demain les États devront le réaliser à une plus vaste échelle. Une fois de plus la charité crie pour la justice : elle la précède, elle la provoque. Et ici il s’agit de la justice internationale. Il s'agit d'un devoir que les États ne savent pas remplir collectivement. Voilà pourquoi - au nom de la Charité - nous dénonçons cette actuelle carence. Il faut arriver à constituer une force internationale d'intervention au service des sinistres à l'échelle mondiale.


[1] Article non signé, mais formellement identifié Jean Rodhain par Françoise Mallebay.