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Les liftiers de l'Évangile

04 septembre 2017
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Jean RODHAIN, « Les liftiers de l'Évangile », Messages du Secours Catholique, n° 221, juillet-août 1971, p. 1;3. [1]

Les liftiers de l'Évangile

Lui : J'ai été étonné en passant devant la 106 rue du Bac de voir dans la vitrine du Secours Catholique un énorme bateau pneumatique[2]. Je sais bien que c'est l'époque des vacances. Seulement cette forme de réclame pour la navigation de plaisance est parfaitement déplacée chez vous.

Moi : Il s'agit bien de navigation, mais hélas ! elle n'a rien de plaisance : l'inscription placée sur ce bateau exposé explique qu'il peut transporter une tonne de charge et que c'est un spécimen des 115 bateaux que le Secours Catholique a envoyés par avion dans ce pauvre Pakistan Oriental pour le transport des vivres et médicaments.

Lui : Ainsi, vous aviez donc des stocks de bateaux disponibles ?

Moi : Stocks disponibles ? Nous n'avons pas de stocks, mais nous sommes disponibles. Nous n'avons en stock ni bateaux ni avions. Mais nous devons avoir l'esprit disponible pour chercher et trouver ce qui convient sur l'heure. Le Golfe du Bengale forme, comme les hortillonnages d'Amiens, un interminable réseau de canaux à faible tirant d'eau. Il fallait des bateaux à fond plat et il les fallait immédiatement. Une seule solution : acheter à Paris, chez les spécialistes, les stocks existants et les transporter par avion jusqu'à Dacca. La charité doit savoir inventer.

Lui : On ne peut pas inventer tous les jours. Le Pakistan, ça arrive tous les dix ans. Une fois vos bateaux expédiés, tout est réglé.

Moi : Rien n'est réglé quand il s'agit de la misère. Le service des pauvres est un chantier illimité... A peine nos bateaux arrivés au Pakistan la guerre civile provoque la terreur, donc l'exode. La Caritas de l'Inde accueille des centaines de milliers de réfugiés pakistanais. Le choléra éclate parmi ces réfugiés. Il faut obtenir de l'institut Pasteur des vaccins anti-cholériques. Il faut trouver des containers isothermes pour les vaccins. Il faut organiser un relais d'avion pour les transporter d'Orly, via New-Delhi, jusqu'à Calcutta[3].

Lui : Si le comprends bien, vous imitez le commerce moderne : il modernise ses méthodes d'exportation. Et vous, vous suivez le mouvement.

Moi : Je n'aime pas beaucoup « suivre ». Nous ne sommes pas des moutons de Panurge. Dans notre vitrine vous avez pu remarquer que chacun de nos bateaux est pourvu d'un moteur : nous ne nous laissons pas remorquer facilement. La charité ne suit pas. Elle est « en avant », car Charité et Amour ont le privilège de deviner et d'innover. Innover, c'est d'actualité à l'heure où « l'Église invite tous les chrétiens à une double tâche d'animation et d'innovation afin de faire évoluer les structures pour les adapter aux vrais besoins actuels ».

Lui : Attention : toucher aux structures, c'est déjà friser la révolution. Votre belle phrase sur l'innovation provoquant l'évolution des structures m'inquiète : votre Secours Catholique me semble de plus en plus gauchisant, hélas !

Moi : Ma belle phrase, cher Monsieur, n'est pas de moi. Elle est du pape Paul VI dans sa récente lettre[4] sur les problèmes sociaux actuels. Cette phrase - comme toute la lettre d'ailleurs - montre l’Église en éveil vers l'avenir.

Lui : Laissez-moi rire : dans ma paroisse cet éveil est symbolisé par un éteignoir. On supprime tout. On bazarde les statues. On liquide les belles cérémonies de jadis. Il y a trois ans que je n'ai plus entendu chanter le Tantum ergo. Et la procession de la Fête-Dieu avec ses reposoirs fleuris et ses enfants de chœur balançant les encensoirs, nos vicaires l'ont cette année escamotée. Tous mes souvenirs d'enfance sont par terre, hélas !

Moi : Je regrette autant que vous la poésie, et surtout la foi des processions. Mais si vous vous donnez la peine de lire les 1.654 pages des textes du récent Concile Vatican II vous remarquerez qu'à chaque chapitre on revient sans cesse sur l'Eucharistie : on rappelle qu'elle est le centre de toute la vie, de toutes les activités chrétiennes.

A la place des défuntes processions, c'est à nous d'inventer des formes nouvelles, des formes modernes, des expressions adaptées pour célébrer et signifier la pain consacré et ce pain partagé. On attend un saint Grégoire et un Palestrina modernes pour la liturgie de demain. On espère que les petits groupes auront un charisme d'invention pour une liturgie eucharistique plus vivante...

Lui : Vous me semblez un enragé de l'invention. Je concède que le Seigneur a parlé de ce vin nouveau qui devait éviter les outres vieillies, mais votre Secours Catholique me parait se lancer dangereusement dans la voie des innovations. Le Christ n'a jamais fait de miracles en faveur des inventeurs.

Moi : Vous faites erreur. Il a fait un miracle fameux pour l'inventeur des ascenseurs.

Lui : J'en voudrais la preuve.

Moi : Ouvrez l'Évangéliste Saint Marc au chapitre second. La foule dans Capharnaüm entoure avec avidité la maison où le Christ s'est réfugié. Cette foule est si dense qu'elle bloque l'entrée à un paralytique porté par quatre hommes (verset 3). Mais les amis du paralytique ne se découragent pas. Ils escaladent la façade. Ils accèdent à la terrasse. Ils écartent les planches qui supportent le vélum recouvrant la cour intérieure (verset 4). Avec des cordes nouées au brancard, ils descendent le paralytique dans cette cour, exactement aux pieds du Christ. Ces disciples sont les liftiers du premier ascenseur.

Lui : Je devine : attentif à ce paralytique, le Christ va guérir ce malheureux.

Moi : Lisez le verset 5 : « Voyant leur foi ». Le Christ ne dit pas « Voyant sa foi ». il parle au pluriel. Il est attentif à l'équipe. A ceux qui ont eu assez de foi pour inventer ce procédé acrobatique. L'amour est toujours inventif. La charité doit avoir de l'imagination. Elle découvre des occasions illimitées de servir.

Lui : Je m'insurge contre cette place anormale donnée par vous à l'imagination. L'imagination est une qualité rarissime...

Moi : Vous vous trompez. Il n'y que les paresseux qui n'imaginent rien. Travaillez et vous trouverez. Quand on a, en 1946, reconstruit la cathédrale de Rouen, on s'est inquiété pour la sculpture des gargouilles. Le maître d'œuvre a fait confiance aux tailleurs de pierre modernes. Il leur a fourni la pierre, et un gabarit, leur laissant le loisir d'inventer. Ces artisans modernes ont taillé à leur guise des gargouilles aussi vivantes, aussi originales, aussi étonnantes que celles du Moyen Age. Celui qui travaille, il sait inventer.

Lui : Merci de tant de leçons : j’ai ma ration. Pour aujourd'hui, ça suffit. Demain je pars dans ma Creuse natale vers une auberge paisible. Chaque année Je passe mes vacances dans ce vieux relais de poste à deux pas d'une rivière à truites. Là-bas je veux oublier vos misères et vos inventions...

Moi : N'oubliez pas dans votre auberge d'observer les moineaux.

Lui : Pourquoi les moineaux ?

Moi : Parce que jadis, à l'arrivée de la diligence, les moineaux se précipitaient à l'écurie entre les pattes des chevaux pour décortiquer ce crottin riche en graines. Aujourd'hui, à l'arrivée de la 2 CV ou à celle de la 404, ces mêmes moineaux se précipitent au garage vers les calandres des radiateurs riches en insectes ramassés au vol. Même les moineaux s'adaptent.

Bonnes vacances, cher Monsieur.

Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Derniers messages, Paris, SOS, 1985, p. 23-28.

[2] Voici un étonnement à retardement. Car le bateau-type exposé cet hiver 106, rue du Bac est depuis le 1er juin présenté au public à la permanence S.O.S. de Lourdes...

[3] Voir en pages 10 et 11 les derniers renseignements sur la grave situation au Pakistan.

[4] Lettre au cardinal Roy pour le 80° anniversaire de l'Encyclique Rerum Novarum, n° 50, page 42, dans l'Édition de l'Action Populaire.