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En vacances, je regard

03 novembre 2012
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Jean RODHAIN, "En vacances je regarde", MSC, n°244, septembre 1973, p. 1.

En vacances je regarde

Le rayon de parfumerie

En vacances, je regarde. Je regarde ce monde qui change à vue d’œil.

Dans ma petite bourgade de province, le bazar local était pour moi un rêve de paradis, lorsque j’étais enfant. Sans remonter au temps jadis, je me souviens qu’il y a dix ans seulement, c’est-à-dire hier, ce magasin modeste présentait parmi ses étalages un rayon pour hommes avec des rasoirs, des blaireaux et du savon à barbe. Ce rayon n’avait même pas 80 centimètres de long.

Aujourd’hui, ma petite ville moyenne n’a pas un habitant de plus qu’il y a dix ans. Cependant le bazar a fait place à un vaste magasin libre-service. Il étale, consacrés à la seule parfumerie masculine, sur six mètres de long des présentoirs aux quadruples rayonnages. Ils présentent dix sortes de lotions, des crèmes de douze marques différentes et des flacons parfumés de vingt modèles divers. Cela, vous pouvez le vérifier partout, de Marseille à Dunkerque. Le client est le même, mais il dépense vingt fois plus qu’il y a dix ans.

Au rayon de photographie, chaque membre de la famille vient s’alimenter en films de couleur pour son appareil personnel.

Il en résulte un gaspillage multicolore. Toto sort des films surexposés. Minette s’obstine sur des clichés mal diaphragmés. Dans l’album de famille, on ne pourra conserver que deux ou trois photos présentables. Mais la facture de fin de vacances sera imprésentable.

Au rayon des boissons gazeuses ou pas gazeuses, chaque marque nouvelle dépense facilement un milliard en publicité. C’est payant, car tout est bu allègrement quel que soit le prix du flacon.

Il suffit de passer une heure dans ce self-service, il suffit de feuilleter les pages de publicité de n’importe quel magazine invitant à acheter ce qui se fume, ou ce qui se boit, pour voir tourner en folie le manège de notre société de consommation.

Mais quand on débarque de la banlieue de Calcutta - ou de celle de Bogota - le souvenir reste indélébile du marchand dont l’étal ne comporte que le bol de riz trop cher et rien d’autre.

La comparaison entre notre surabondance et leur dénuement nous ramène au terrible tableau du seizième chapitre de saint Luc (19-31), opposant la pauvre Lazare grignotant ses miettes, tandis que l’homme confortable ne se rend compte de rien.

« Alors, même Abraham lui-même fut incapable, dit le Christ, de sauver celui qui n’avait rien compris au partage. »

600.000 tonnes

En vacances, je regarde aussi vers l’Afrique. Chaque paroisse a reçu la lettre d’un missionnaire ou d’un coopérant décrivant la sécheresse. Chacun a vu à la télévision les troupeaux réduits en squelettes autour du puits sans eau.

Or cette sécheresse en Afrique vient de révéler l’existence de mécanismes internationaux souvent méconnus du public. La FAO , le PAM , l’OMS , l’OCDE , la CEE ont déclenché un apport formidable et gratuit de blé, de mil, de riz : le total dépasse 6.000.000 tonnes.

Ces structures n’existaient pas y a 50 ans. Ces mécanismes n’étaient pas efficaces il y a 25 ans. On me dira que cet apport formidable est freiné parfois par l’absence de réseaux locaux de distribution : c’est exact. Mais c’est la première fois qu’on peut toucher du doigt un résultat concret, une réalisation immédiate. Alors que le travail à long terme de ces structures s’il est finalement efficace, reste généralement peu connu du public, cette opération commune en face de la sécheresse administre subitement la preuve évidente que ce monde est en progrès. Les organismes privés - comme le Secours Catholique - se trouvant sur place à pied d’œuvre ne peuvent que se réjouir de constater enfin la communauté mondiale au travail. C’est un progrès. Cela marquera une date dans l’histoire de la solidarité humaine.

Ainsi d’un côté, la fourmilière s’organise et ses structures sont en progrès. D’autre part, tant de fourmis sont en retard parce qu’elles ne pensent plus qu’à leur propre confort.

Je regarde et je compare.

La grande réconciliation de l’Année sainte commence par de petites comparaisons...

Il n’y a pas de progrès véritable sans progrès de chaque homme.

J. RODHAIN.