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Les deux enveloppes

02 novembre 2012
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"Les deux enveloppes", MSC, n°237, janvier 1973, p. 1.

Les deux enveloppes

Le facteur c’est l’actualité. Ce matin émergent du courrier deux énormes enveloppes. La première arrive de Pologne et contient six feuilles écrites en caractères braille. Je ne connais pas le braille. On va me traduire cette lettre. Mais je parie que c’est encore un aveugle qui réclame un secours .....

La seconde enveloppe contient un long texte qui, bien qu’écrit en français, me paraît aussi indéchiffrable que le braille. Ce sont des considérations compliquées sur le C.N.U.C.E.D . Ayant relu deux fois, la plume à la main, ce document touffu je m’oblige à le traduire en clair et j’essaye de résumer en bref ses conclusions. Il s’agit, une fois de plus, de la pesée exercée sur le plan international par les pays confortables ayant en face d’eux des pays pauvres. Quelle que soit la bonne volonté de certains, une implacable concurrence fait gagner celles des nations qui possèdent les banques, les transports et les assurances. En face de ces puissances le petit pays agricole aura beau augmenter sa production, il sera perdant comme est perdant le petit boutiquier en face du trust suréquipé.

Il y a 10 ans pour acheter un tracteur agricole, ce paysan d’Afrique devait vendre cinq sacs de cacao. En 1973 pour se procurer ce même outil il doit payer l’équivalent de dix sacs : le double. Même en produisant plus, il s’appauvrit.

Réunis à Santiago pour remédier à ce déséquilibre mondial, les experts, au lieu d’apporter des remèdes, ont dû se contenter de constater ce déséquilibre grandissant. Paul VI l’avait déjà proclamé : « La question sociale est devenue mondiale » (Enc. Populorum Progressio).

Or cela nous concerne tous.

D’abord ceci nous appelle à choisir. Mon bulletin de vote marque un choix. Le législateur de demain peut influer sur ces structures internationales et y faire pénétrer une justice éclairée. Vous me dites que je fais de la politique ? Exactement : la Charité conduit à préparer la justice sociale et donc à travailler aux structures de la cité qui conditionnent cette justice. C’est la Charité qui me pousse à interroger un candidat sur ce qu’il fera pour le Tiers Monde ...

Mais ceci nous appelle aussi à transposer. Quand l’Évangile condamne « ce monde », il ne s’agit pas d’un mythe babylonien. Il s’agit en 1973 de ce monde de l’argent ; il s’agit de ces trusts insaisissables qui pèsent sur tous les problèmes au plan international ou local.

Mon journal donne négligemment les variations du prix mondial du cacao et du café. Il oublie d’ajouter que chaque variante peut apporter la ruine - et la famine - à des milliers de petits planteurs d’Afrique équatoriale ou du Brésil. Il y a clarté sur une statistique. Il y a un voile obscur sur les hommes et leur dépendance. Est-ce que nous avons l’habitude de regarder la réalité humaine au delà des chiffres ?

Il s’agit de ce décor factice lequel peu à peu nous aveugle. Les seize pages de publicité en couleurs de mon beau magazine chantent les vacances de neige et proposent vingt objets de luxe : est-ce que je me rends compte qu’un seul de ces objets équivaut à la ration de cent enfants du Tiers Monde ?

Un millier de clochards et de pauvres hères apparentés aux clochards étaient rassemblés à Paris, face à Notre-Dame, pour la veillée de Noël sous l’arche d’un pont - comme chaque année - . Parmi eux, invisibles à force de discrétion, quelques centaines de bénévoles. Il y eut une minute de stupeur silencieuse lorsque, descendue d’un restaurant voisin, vint s’installer aux premiers rangs de l’assistance une famille couverte de fourrures et de bijoux : on avait l’impression de voir s’avancer des aveugles. Aveugles ils le sont. Aveugles nous le sommes lorsque fascinés devant le décor planté par la publicité et l’opinion nous ne savons pas voir cette foule de marginaux, handicapés du corps et de l’esprit, victimes de la concurrence ou de la malchance, monde à part, mais présent à chaque page de l’Évangile.

J’ai perdu mon pari. La lettre en braille, ce n’est pas la réclamation d’un aveugle. Pas du tout. Il ne s’agit pas de cela. Cette lettre est écrite par une école d’enfants aveugles de la banlieue de Varsovie. Ils expliquent qu’ils ont adopté il y a quelques années un village d’Indonésie. Ils se privent tous les mois pour envoyer au dispensaire un colis de médicaments. Mais la sécheresse a dévasté la campagne. Le riz a séché et les femmes vont en forêt ronger des racines. Le dispensaire appelle au secours. Les enfants aveugles ne peuvent pas donner davantage. Une de leurs infirmières a découvert un vieux numéro de « Messages ». Puisqu’il existe à Paris quelque chose qui s’intitule « SECOURS » les petits aveugles l’interpellent pour qu’on envoie des médicaments à ces enfants des antipodes...

Ces enfants aveugles sont nos maîtres :

Ils ne voient pas.

Ils ne se suicident pas.

Ils ne pensent pas à eux.

Ils ne restent pas inactifs.

Ils sont plus clairvoyants que nous.

Bien sûr, à la demande des petits aveugles polonais, un gros colis de médicaments partira demain pour ces enfants d’Indonésie.
Cela ne résoudra pas tous les problèmes du monde entier, je le sais bien. Mais ce geste des petits aveugles fera peut être avancer d’un millimètre l’éveil au monde - proche ou lointain - des pauvres.
C’est pourquoi ce que vous nous confiez- pour répondre à ces multiples appels - a tant de prix. MERCI

Jean RODHAIN