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Ce regard lucide

23 octobre 2012
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"Ce regard lucide", MSC, n°260, mars 1975, pp.1 ;3.

Ce regard lucide

Au pied de la tour Montparnasse, un grand magasin présente une exposition de photographies consacrée au Sahel .
Dans cette exposition j’ai fait deux découvertes.
D’abord l’extraordinaire série de ces photographies. Dès l’entrée une affiche prévient honnêtement « les personnes sensibles » du caractère « insoutenable » de certaines photos. Insoutenable est le terme qui convient, car plusieurs photos présentent des victimes de la famine aux différentes phases qui séparent l’agonisant du cadavre. Enfants ou vieillards : ils ont le même regard insoutenable. Et ceci est détaillé, avec une précision anatomique qui vous coupe l’appétit pour toute la journée.
On a beau avoir connu le Biafra et la banlieue de Calcutta, de telles précisions, de tels regards d’enfants agonisants sur le sable sont insoutenables. D’autant plus que depuis longtemps le photographe, Claude Sauvageot, a prouvé qu’il possédait « un certain regard » sachant discerner dans n’importe quel cadre la véritable dimension de la misère des hommes. Cette centaine de photographies est plus parlante que toutes les conférences sur le drame du Sahel. Ici on découvre la réalité...

Dans cette exposition j’ai découvert un autre document qui mérite de même l’adjectif « insoutenable ». C’est le registre - on n’ose pas dire le livre d’or - mis à la disposition des visiteurs. Je l’ai lu en entier.
C’est un ramassis de remarques tantôt puériles, tantôt haineuses. Pas une seule page teintée de compréhension humaine ou évangélique.
Évidemment cela ne correspond pas à un sondage d’opinion réalisé méthodiquement. On devine que ceux qui ont été le plus bouleversés par ces photos de la famine ont préféré le silence. Mais on ne se sent pas fier devant ces lamentables réactions d’un certain public.

Je cherche à comprendre pourquoi ces annotations sont aussi déconcertantes. Quand on les décortique attentivement, on y retrouve tous les slogans primaires et simplistes utilisés à propos de tout, qu’il s’agisse de l’armée ou de l’avortement. Au lieu de regarder cette réalité : la famine, il semble que chacun veuille inventer une théorie et surtout chercher une cible politique sur laquelle il pourra tirer à loisir en désignant sans hésiter les coupables. Chacun a son explication courte, définitive et sans preuves. Et chacun en profite pour condamner « les autres ». Ces visiteurs sont-ils des cœurs endurcis ? Je ne le crois pas. Comme l’un de nous s’indignait de ces inscriptions, j’entendis une vieille grand-mère expliquer ces réactions des visiteurs en remarquant : « Ils ne sont pas mauvais, ils sont "embrouillés" ».
Voilà un diagnostic qui convient. Braves gens, mais à l’esprit tellement saturé de théories et de systèmes, tellement confus, embrouillés en un mot, qu’ils ne savent plus porter un regard clair sur une situation. A force de tout vouloir expliquer, ils ne savent plus ni regarder, ni exposer clairement un fait. Avez-vous remarqué combien il devient rare de lire ou d’entendre une description précise, sobre, exacte d’une situation ?

La pauvre veuve entre au Temple et personne ne fait attention à elle . Un seul a eu le regard assez lucide pour percevoir la pièce de monnaie qu’elle a déposée dans le tronc et la privation méritoire qu’elle s’est ainsi imposée. Même les Apôtres n’ont rien remarqué . Un seul a discerné ce geste : le Seigneur Jésus. Chaque verset de l’Évangile est un regard lucide. Savoir regarder. De quoi s’agit-il ?
A des jeunes qui se proposaient pour aller aider le Tiers Monde, Mgr Helder Camara conseillait énergiquement « Commencez donc par conscientiser votre pays confortable ». On m’objectera qu’aujourd’hui tout évolue, le chrétien ne peut plus mesurer ses devoirs vis-à-vis de l’Asie ou de l’Afrique comme au XIXème siècle. C’est vrai. On ajoutera que l’heure est venue, où coïncidant avec le choc de l’Année Sainte, la chrétienté devra basculer vers des perspectives nouvelles de justice internationale. Tout cela est exact, mais cela suppose d’abord une « prise de conscience » plus vive : ouvrir les yeux d’abord.
Avant d’échafauder des systèmes, avant de remodeler - au coin du feu - des structures mondiales, apprenons à regarder la réalité en face. La réalité « insoutenable » de la montée des famines et la réalité de notre propre quartier.
Si nous demandions au Seigneur d’obtenir pour cela son regard lucide ?

Jean RODHAIN