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Le soin du détail

21 octobre 2012
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Jean RODHAIN, "Le soin du détail", MSC, n°281, février 1977, p.3.

Le soin du détail

Pour ouvrir ma porte accidentée, ce soi-disant serrurier s’agita toute la matinée. Il lui manquait un outil. Il avait mal calculé ses dimensions. Ses clefs ne correspondaient pas au modèle de serrure. Quelle fatigue de constater tant d’incompétence. Quelle tristesse devant l’absence de métier. Quoi de plus lamentable qu’un travailleur qui ne sait pas travailler ? On le reconnaît à ce signe : il ne fait pas attention aux détails...

Pour cimenter le seuil de mon escalier, le maçon du village a travaillé toute la journée. Il sait tailler les dalles et en jointoyer exactement les arêtes. Son tour de main est impeccable et chaque coup de marteau ajuste la pierre rigoureusement. Il n’y a pas une bavure dans la découpe, ni un seul kilo de ciment gaspillé. On contemple sans se lasser ce travail exact d’un homme de métier : on le reconnaît au soin qu’il apporte dans chaque détail.

A Calcutta, j’ai visité les « mouroirs » de Mère Teresa. Ces lieux sont marqués par l’absence de mobilier. C’est une quasi-nudité dans l’équipement. Mais la pauvreté du cadre est compensée par une sollicitude continuelle et évidente. Aucun confort. Mais mille gestes de services rendus, de prévenances et de présence. Le souci du détail peuple ce vide qui sans cela serait désolation.

Au 106 de la rue du Bac, le fichier du Secours Catholique a été mon enfant chéri. D’abord parce qu’il représente le réseau vivant et ramifié des 900.000 adhérents cotisants. Ensuite parce que la présentation de ces fiches sur des bacs de trente mètres de long permettait d’intéresser les visiteurs et de leur faire repérer visuellement l’implantation de chaque région.

Ce beau spectacle n’existe plus.

En passant sur ordinateur, notre fichier s’est traduit sur des séries de disques de plastique inaccessibles dans leurs cages vitrées. C’est l’arrivée de l’algèbre et de l’électronique qui désormais rythme le délicat mécanisme de ce réseau. Les secrétaires, avec des gestes de pianistes, effleurent un clavier pour déclencher sur un écran lumineux le bilan de la journée. Et le personnel s’est remarquablement adapté à ces méthodes nouvelles. Qu’il s’agisse des secours à envoyer en Turquie ou d’un millier de Micro-réalisations à ventiler au Sahel, tout se traite au centième de seconde à la condition de soigner chaque détail.

Nous sommes loin de l’époque des parchemins à enluminer.

Nous sommes à l’époque des transistors et des ordinateurs. Mais, ici comme dans les enluminures, tout devient de plus en plus minutieux. Chaque détail compte.

Jean RODHAIN.