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Mgr Jean Rodhain : le culot du coup d’avance

23 janvier 2017

Depuis qu’un jour de l’an 2000, je me suis plongé dans l’action et les écrits de Jean Rodhain, je ne cesse d’y percevoir une source d’une étonnante actualité.

1. Jean Rodhain a véritablement pensé et mis en œuvre le Secours catholique comme diaconie de l’Église de France et ce faisant il a posé de sérieux jalons pour la diaconie d’aujourd’hui. Pour lui, le Secours catholique n’est pas une œuvre en plus, mais la charité de l’Église de France qui s’organise de manière à être la plus efficace possible au plan national. Au plan local, c’est la paroisse en charité. Au plan international, Caritas internationalis et Cor unum, qu’il a nettement contribué à fonder, veulent manifester la pleine catholicité de la charité. Il a compris le rôle de la diaconie comme un rôle de fédération de ce qui existe déjà pour permettre une unité plus opérante, et d’invention de ce qui n’est pas encore. Chez lui, la diaconie est une institution nécessaire à l’identité de l’Église. Sa pratique et son idée se retrouvent complètement dans la définition que Benoît XVI donne dans sa première encyclique Deus caritas est : « la diaconie est le service de l’amour du prochain exercé d’une manière communautaire et ordonnée. » Jean Rodhain contribue à la rénovation du diaconat permanent conçu dans cet horizon. En reprenant ses intuitions, nous pourrions simplifier notre compréhension à la fois de la diaconie et du diaconat.

2. Jean Rodhain est un as de la pédagogie et de la communication. C’est un anti-héros qui est de fait un entraîneur de foules. Il sait trouver les moyens de mobilisation qui peuvent faire mouche, et générer des processus de mobilisation où tous les hommes et femmes de toutes conditions peuvent être saisis et se mettre en route. Les ouvriers de la onzième heure, fameux « chômeurs de la charité », ont un job. Dans un monde tourné vers la performance technique qu’il admire et utilise brillamment, il tient résolument la barre sur la finalité humaine de l’action. Lui importe en définitive le devenir des hommes dans l’amour. La finalité anthropologique de l’action caritative, en ce qu’elle forme des sujets à devenir de meilleurs citoyens qui agissent comme des justes au sein de la société politique, est profondément moderne. Mieux, Rodhain voit et promeut l’existence d’un peuple entier loin devant toutes les sectorisations religieuses. Il conçoit le rôle du Secours catholique comme pédagogie de l’humanité de telle sorte qu’il n’y ait plus de pauvres.

3. Jean Rodhain est malin pour concevoir le rôle de l’Église dans une société qui se sécularise. Alors que beaucoup de courants de son époque promeuvent des stratégies d’enfouissement, Rodhain est un résistant identitaire qui ne lâche jamais l’objectif de la totalité. Faire moins mais mieux, pour être exemplaire, et compter sur les forces larges de démultiplication, sans complexes. Rodhain fait fonctionner la sacramentalité du prototype. Il choisit de s’attaquer aux nouveaux problèmes de pauvreté non encore résolus, de chercher et de mettre en place des "prototypes", c’est-à-dire des modèles inventés particulièrement performants par rapport aux objectifs visés, et pouvant être copiés par d’autres sans droits d’auteur. Quand les forces catholiques déclinent en nombre, Rodhain se dresse pour concentrer les capacités d’action dans l’excellence, faire mouche et tâche d’huile dans la société. Ainsi l’Église continue d’agir et de donner.

4. C’est un spirituel complet. C’est un type qui n’est pas fractionné. C’est un acteur complètement inspiré. C’est un liturge génial. Il lit les Évangiles, les Actes des Apôtres et Saint Paul pour scruter les traits du divin pédagogue et le mode d’action qui démultiplie. Il découpe la bible avec sa paire de ciseaux. Il coupe et recolle. Il compte et fait des colonnes, il examine, décortique et contemple. Il cherche la manière d’agir de Dieu pour inscrire la sienne sous cette ombre. Il parcourt l’histoire de l’Église et y trouve une immense histoire de la charité avec des géants et des hommes ordinaires. Il reprend tout cela dans l’Eucharistie avec un missel qu’il considère avant Vatican II comme le plus révolutionnaire des livres. Il fait jaillir la puissance infinie du lien entre le pain consacré et le pain partagé, entre l’Évangile entendu et l’Évangile continué dans la charité d’aujourd’hui. Il aiguise nos regards vers la balance du jugement dernier pour succomber devant le poids infini du Saint-Sacrement, charité de Dieu pesant tellement en nos vies que nous ressuscitons dans son amour pour les pauvres, avec l’exactitude de la charité qui n’a pas d’heure.

Avec le culot qui est le sien, Jean Rodhain a toujours un coup d’avance !

P. Luc Dubrulle

Titulaire de la chaire Jean-Rodhain

Président-Recteur délégué

Université Catholique de Lille