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Vulnérabilité et innovation inversées

05 novembre 2018
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Vulnérabilité et innovation inversées

Gilles Danroc, frère Gilles o.p, IERP Toulouse

Marie-Christine Monnoyer, titulaire de la chaire Jean Rodhain Institut catholique de Toulouse

 

Peut-être vous êtes vous dit en regardant l’appel à cette Assemblée Générale : quel drôle de titre ? de quoi ces deux la veulent-ils nous parler….

Innovation inversée… on innove ou on n’innove pas, si on va à l’envers, en arrière, on ne peut innover …

Et puis vulnérable, c’est quoi être vulnérable, quelle que part on est tous vulnérables, il est vrai certains sont plus égaux que d’autres, comme disait George Orwell en parlant des animaux, mais que de nombreux pamphlétaires ont repris dans le monde des êtres humains.

C’est vrai nous voulions un peu piquer votre curiosité, mais nous voulions surtout vous faire partager le fruit des échanges que nous avons eus il y a un an à l’occasion d’une rencontre à Toulouse entre des étudiants qui rentraient de stages dans des lieux humainement un peu difficiles, des personnes qui travaillent ou sont bénévoles dans des associations qui accueillent des « personnes en grande difficulté » pour employer un mot politiquement correct, des universitaires qui s’intéressent dans leur discipline (économie, la philosophie, la sociologie, la théologie ..) à ce que nous allons appeler la vulnérabilité.

Nous avons été « bousculés » par ces échanges et sans doute allez-vous nous bousculer encore quand vous prendrez la parole tout à l’heure. Alors pour que nous nous apportions les uns aux autres, nous vous proposons de commencer par vous dire ce que nous mettons derrière ces mots la et ensuite nous évoquerons, à nos yeux, leurs liens.

1 A propos de la vulnérabilité

Commençons par le mot vulnérabilité. Tout le monde sait que la racine de ce mot c’est vulnus en latin, la blessure. Donc, il est logique que le petit Larousse dise qu’une personne vulnérable est quelqu’un qui donne prise à une attaque, qui peut être blessé. Mais vous savez bien que les mots ont une histoire, que leur sens évolue au fil du temps et comme aujourd’hui, les mots se promènent sur la planète d’une part et sur la toile d’autre part, il faut y regarder de plus près.

Jusqu’au XVIIIe siècle, la vulnérabilité est perçue comme existentielle, biologique, propre de l’homme depuis la faute originelle – d’où un certain fatalisme. A partir du XIXe-XXe siècles, la vulnérabilité aurait inversement été perçue comme une question maîtrisable, à traiter grâce au progrès scientifique et / ou la volonté humaine ; d’où l’édification de la protection sociale républicaine qui donne accès à un accompagnement sous des formes diverses.

 Depuis la fin du XXe siècle en revanche, si la vulnérabilité apparaît toujours comme une imperfection qui ne permet pas de répondre à tel ou tel choc de la vie,  une troublante possibilité apparaît, on peut être en même temps, capable et incapable, responsable et irresponsable, autonomes et hétéronomes, elle présuppose donc une capacité nous disait Pascal Ide. Ainsi, nous sommes « vulnérables, mais disposant pourtant toujours aussi de ressources mobilisables » ; « potentiellement fragiles, susceptibles de verser dans l’hétéronomie […], mais toujours aussi susceptibles de se reprendre, de se ressaisir, disposant toujours de capacités minimales sur lesquelles s’appuyer pour retrouver davantage d’autonomie » écrit le sociologue[i] Jean-Louis Genard. La vulnérabilité est d’abord universelle, elle est aussi potentielle, par-là possible, mais non certaine, relationnelle et contextuelle ou situationnelle (nous ne sommes vulnérables que dans un contexte donné, et en fonction des protections dont nous bénéficions). Si la vulnérabilité est individuelle (elle ne frappe pas tous les acteurs de la même façon : face à une même exposition, certains seront plus touchés que d’autres), elle est aussi réversible (il est possible d’agir sur les facteurs et le contexte). L’exposition à la vulnérabilité est donc commune à tous les individus, mais non égale.

Cette approche de la vulnérabilité est enrichie par le regard d’A.Honneth[ii] (2000) qui insiste sur le besoin qu’a tout homme d’être perçu et évalué positivement. Une vulnérabilité psychique est ainsi mise en lumière dans le besoin de reconnaissance d’autrui que l’on peut décliner sous trois formes : l’amour, le respect et l’estime. Se référant à l’expérience sociale et historique des personnes, A.Honneth explique que la vulnérabilité est ressentie par le biais des expériences vécues de mépris qui ne permettent plus le développement positif d’un rapport à soi. Si cette vulnérabilité psychique peut être ressentie dans l’enfance et la vieillesse, elle se diffuse au cours de la vie lorsque l’environnement social ou économique fait évoluer négativement les capabilités de la personne.

Ces réflexions sur l’origine de la vulnérabilité n’en évoquent toutefois pas les conséquences que mettent en lumière, en revanche, des analyses historiques et sociologiques. Celles-ci nous rappellent que l’intégration dans une famille, un métier, un territoire constituait la meilleure protection, avant l’ère industrielle, contre la vulnérabilité. Depuis, ce rôle est dévolu au statut social, aux collectifs stables qui, dans les périodes difficiles que traverse toute personne, apportent soutien matériel, voire maintien de la reconnaissance de la personne. Cette désaffiliation comme l’appelle R.Castel (1999)[iii] peut amplifier rapidement les effets d’une vulnérabilité en augmentation, mais, parallèlement, le maintien d’une certaine intégration dans des structures d’assistance n’empêche pas la disqualification sociale que connaît la personne  qui se retrouve complètement dépendante des structures mises en place dans les pays les plus riches (S.Paugam, 2000)[iv].

Depuis la fin du XXe siècle enfin, le sentiment de crises multiformes (guerres, catastrophes naturelles et écologiques, chômage, pandémies, etc.) et de partielle impuissance induiraient un nouvel état de vulnérabilité, ambivalence entre conscience accrue des risques et impossibilité de les maîtriser tous. On voit donc apparaître des réflexions nombreuses qui utilisent le terme de  vulnérabilité. Par son universalité, cette notion a dès lors pour propriété d’être bien plus englobante que toutes les catégories antérieurement utilisées pour désigner les personnes en difficulté, tout en s’appliquant aisément à l’action catégorielle. On ira même plus loin en parlant d’écosystème vulnérable, et les images qui nous proviennent du fond des océans ou des animaux ayant absorbé des plastiques nous le font comprendre aisément.

Ce qui vous a sans doute frappé dans cette promenade linguistique, c’est que, qu’elle soit perçue comme existentielle, biologique, ou plus tard maîtrisable, à traiter, qu’elle puisse atteindre tout le monde…. Elle est toujours négative. Par exemple, une des théoriciennes actuelles de la vulnérabilité, Corine Pelluchon, identifie la personne vulnérable à la personne malade, notamment en fin de vie et handicapée[v]. Et même en élargissant sa réflexion aux animaux et à la nature, elle considère la vulnérabilité comme une vie malade ou diminuée[vi]. Ce regard sur la vulnérabilité a des conséquences lourdes en tous domaines, puisqu’il ne fait pas disparaître les formes d’exclusion auxquelles conduisent le fatalisme du 18° siècle, ou le questionnement relatif à la volonté de s’en sortir du paresseux, du mauvais pauvre, du pécheur, de l’immigré… Il conduit même au déni de la vulnérabilité chez celui ( ou celle) qui se veut inséré, actif , responsable …

Pourtant notre expérience humaine nous fait deviner que la vulnérabilité n’est pas que négative… Pascal Ide et Bénédicte Peyrelongue ont donné des noms à des formes positives de la vulnérabilité.

Prenons par exemple l’amitié. Elle suppose la vulnérabilité, c’est une vulnérabilité relationnelle. Elle ne commence que si l’un des deux court le beau risque de donner, sans être en rien assuré d’un retour : « J’aimerais que tu sois mon ami » dit le petit prince. Si l’amitié nous rend vulnérable quelle force d’action, de résilience, nous donne –t-elle !

 Prenons un autre exemple. Si le tout petit enfant, la personne à handicap mental, le malade atteint d’une dégénérescence du cerveau, etc., ne sont pas ou plus capables de comprendre ces valeurs qui aujourd’hui fondent la reconnaissance sociale, en revanche, ils perçoivent aussitôt et sans mélange si la personne qui leur fait face leur est présente, attentive, respectueuse, les aime et se laisse aimer.

Continuons sur ce registre. Nous avons, cet été, entendu parler de maltraitance dans les Ehpad ou dans certains hôpitaux. Ceux qui se plaignaient n’étaient pas les personnes âgées ou les malades mais les soignants ou les accompagnants. L’infirmier ou l’infirmière sait, sent que la relation qui la lie avec « ses » malades ou « ses » personnes âgées est une relation à double sens. Si le temps lui manque pour être auprès des personnes dont elle a la charge, son métier n’a plus de sens. La vulnérabilité du malade rend l’infirmière vulnérable.

Nos auteurs parlent de vulnérabilité véritative et dès que les sentiments s’en mêlent de vulnérabilité amative. Cette confiance nous le rappelions tout à l’heure est la source de la création.

La double valence d’une vulnérabilité négative et positive renvoie à tous les grands symboles de l’humanité comme l’eau qui fait vivre et qui noie, ou le feu qui réchauffe et qui brûle. A l’horizon de la Bible et de la Doctrine sociale de l’Eglise (DSE), la valence négative s’appelle la misère qui est le lieu de la destruction de l’humanité par elle-même. La valence positive, appelle un changement de regard, l’écoute d’un projet, la mise à l’écart d’une différence apparente

«  Comme l’exprimait D.Coatanea lors de notre séminaire, la vulnérabilité humaine n’est pas une faiblesse à rectifier mais le socle anthropologique à partir duquel il convient de construire la vie sociale comme vie relationnelle respectueuse du mystère de chaque être… comme écosystème relationnel ».

Avec son regard à la fois acéré et bienveillant pour les personnes qui survivent aux épreuves et à la misère, le pape François oppose la miséricorde à la misère. Miséricorde veut dire précisément mettre un cœur dans la misère parce que dans cette dernière, il n'y a pas de cœur. Et, par là, il renouvelle de fond en comble la pastorale de l'Église face à l'inhumanité de la misère. L'Évangile dévoile la miséricorde de Dieu au cœur du monde. Les maîtres du pouvoir, du savoir et de l'avoir sont dans le même regard de miséricorde que ceux qu'ils sont tentés de mépriser, d'ignorer ou de rejeter dans cette culture de la performance et du déchet qui marque, comme au fer rouge, notre aujourd'hui.

Si donc cette vulnérabilité comporte une dimension positive, pourquoi la laisser si peu s’exprimer, pourquoi ne pas lui « donner sa chance ». Certains le disent, certains le vivent ! Nous le savons, bien sûr, car il existe de nombreuses belles histoires, comme de jeunes handicapés qui deviennent champions olympiques ou qui traversent la méditerranée ou le détroit de Bering à la nage, des chômeurs qui créent. Ils deviennent de grands créateurs d’emplois, des habitants de quartiers comme on dit qui deviennent des artistes renommés, des fils de migrants qui deviennent Charles Aznavour……. Mais ce sont des exceptions, en fait c’est ce que permet un certain niveau de démocratie qui laisse passer dans le filtre de la sélection quelques graines qui même si le terreau initial n’était pas très riche ou peu arrosé réussissent à grandir.

Ce qui nous interpelle aujourd’hui, c’est de nous interroger ensemble sur la force et les potentialités de cette vulnérabilité qui peuvent permettre d’en diminuer les aspects lourds et douloureux pour tous ceux qui la subissent à un moment donné de leur vie.

C’est la raison pour laquelle nous avons rapproché vulnérabilité et innovation.

2 Regards sur les formes d’innovation

Nous connaissons tous les innovations industrielles ou de service qui ont marqué les 50 dernières années. Elles sont souvent le fruit de travaux scientifiques importants portés par des grandes entreprises travaillant avec des scientifiques. Elles peuvent aussi être le résultat d’idées originales portées par un petit groupe qui dans une chambre d’étudiant ou le garage parental ont donné lieu à des révolutions technologiques et sociales. Elles étaient mues par la passion de découvrir et l’espoir d’un retour sur investissement que l’on appelle le profit. Nous connaissons aussi des innovations organisationnelles qui n’ont pas vraiment pour objectif la profitabilité mais plutôt le confort ou la réduction du danger couru par celui qui accomplit une tache, du changement de la position de la caissière de supermarché à la ligne de vie du maçon sur un chantier.

Mais il y a aussi des innovations dites sociales et qui proviennent souvent de ce que les économistes appellent le « bas de la pyramide », et que je qualifierai aujourd’hui « d’inversée ».

Comment la définir ? Je m’appuierai sur deux auteurs franco marocains Faridah Djellal et Faiz Gallouj :

                - l’innovation sociale peut viser trois cibles : l’individu, le milieu ou le territoire et enfin l’entreprise (quand il s’agit de nouvelles formes d‘organisation).

                - l’innovation sociale est par nature locale et suppose la participation des utilisateurs de l’innovation à sa mise en œuvre. Elle s’appuie ainsi sur des communautés et des réseaux qui ont détecté un besoin non satisfait à l’échelle d’un territoire. Toutefois il serait réducteur de limiter l’innovation sociale à cette dimension. Il n’est pas rare qu’une innovation sociale s’appuie sur des capacités techniques non utilisées et disponibles, des savoir faire et des capacités humaines sous employées, ou rapproche des besoins complémentaires qui ne s’étaient pas identifiés. La similarité des situations locales peut conduire à une reprise totale ou partielle de l’innovation via une stratégie dite « de champs de fraises » en référence au mode horizontal et non vertical de croissance de cette plante.

                - Enfin la finalité de l’innovation sociale est d’apporter une réponse à des problèmes sociaux « qui ne peuvent être résolus par la voie de l’innovation traditionnelle en raison de la défaillance ou du désintérêt  du marché ou de l’Etat ». Ce désintérêt peut d’ailleurs n’être que temporaire, comme le montre le développement au sein de certains services publics, d’une offre complémentaire (services sociaux développés actuellement par le groupe la Poste).

Les deux auteurs concluent que « le propre de l’innovation sociale est qu’elle peut se développer sur n’importe quel terrain socio-économique et n’importe quel secteur, dans l’entreprise comme à l’extérieur de l’entreprise ».

Les études de cas réalisées par Laville (2010) vont dans le même sens et montrent que « les innovations sociales sont à la fois transformatrices parce qu’elles témoignent d’une aspiration à un autre modèle de société et réparatrices parce qu’elles visent une amélioration des conditions de vie quotidienne » (Laville 2016, p 57). Le consommateur potentiel redécouvre sa capacité à produire pour lui même et pour les autres. L’autoproduction, comme réponse à un besoin ressenti peut être considérée comme une caractéristique de l’innovation sociale. Mais, Laville ajoute, « l’innovation sociale se fraye alors un chemin dans les pas de l’innovation technologique et sur les traces d’une innovation dont les composantes non technologiques sont peu à peu identifiées. » (p 57)

Depuis le début du 21° siècle et une acceptation plus générale des effets négatifs, sur l’environnement mais aussi sur l’emploi, de l’accélération de l’industrialisation mondialisée, l’innovation sociale apparaît comme un répertoire de pistes d’action pertinentes parce qu’intégratrices des coûts négligés par la production marchande (Polanyi, 2011)[vii].

Nous retiendrons qu’une innovation sociale s’appuie souvent sur un besoin complexe et souvent une demande peu solvable. Parce que le besoin procède souvent d’une pression externe, le processus d’analyse peut provenir aussi bien d’initiatives citoyennes (associations…) que du secteur public ou encore de ceux qui ressentent directement le besoin.

Le scientifique qui met au point une nouvelle machine ou un nouveau produit (innovation de produit industriel ou de service) est confronté au challenge de l’acceptation par des consommateurs de son produit, mais la performance séduira sans doute ses homologues chercheurs et des capitalistes qui y voient une route vers le futur.

La réponse à un besoin ressenti et non satisfait dans le cadre actuel des conditions du marché (innovation sociale) conduit le porteur du projet à un triple challenge : trouver des moyens pour le réaliser et le faire accepter par ceux pour lesquels il est conçu, mais surtout avoir suffisamment de confiance en soi pour porter le projet pendant sa longue phase de conception et de mise au point, car ce regard sur « le bas de la pyramide » paraît englué dans le présent, c’est une innovation inversée !.

3. L’innovation sociale comme réponse à la vulnérabilité ?

Nous avons sans doute oublié que dans les années 30, marquées par la longue période de la colonisation, certains auteurs ont considéré que l’innovation était le propre des habitants d’une bande géographique allant de la Grande Bretagne au Nord de l’Inde (Castel et Prades, 2004)[viii], ce qui pouvait permettre, à leurs yeux, d’affirmer la supériorité des habitants de cette partie de la terre.

En focalisant l’attention sur l’innovation technologique, il est devenu « naturel », pour de nombreux responsables économiques et sociaux de considérer que seuls les techniciens, les possesseurs d’un savoir de technique scientifique à jour pouvaient être aptes à innover. Mais la dernière décennie du vingtième siècle, avec l’apparition de l’internet et des réseaux sociaux, modifie profondément le terreau de l’innovation en agissant sur la capacité des personnes à accéder à la connaissance et au partage interindividuel :

                - L’accès individuel à l’information technique élargit potentiellement le champ des savoirs

                - Il facilite aussi la création de communautés et de réseaux de « lanceurs d’alerte » et d’innovateurs.

                - Le numérique distend la séparation entre travail et non travail, tant sur le plan temporel que spatial et incite à l’utilisation des outils qu’il a fait naître dans des activités de création personnelle de biens ou de services

                - Il modifie ainsi le rapport  des personnes au salariat et à la production marchande.

Quelle que soit la maîtrise des technologies de l’information et de la communication dont dispose toute personne, l’existence de ces technologies est facteur d’autonomisation et source de relations tant pour une personne isolée que pour un petit groupe qui rassemble des compétences diversifiées. Par là même, elles sont susceptibles d’enrichir la densité sociale et de nourrir la réflexion démocratique. Elles réduisent la vulnérabilité technique des porteurs de projet. Mais allons plus loin.

Les personnes en situation de vulnérabilité sont confrontées au besoin de cicatriser les multiples blessures que leur inflige la société dans laquelle elles vivent (pauvreté subie, exclusion sociale, non connaissance des structures d’appui, inadaptation des formes d’aide, mépris …). A priori, ces blessures constituent autant de handicaps sur la route de l’innovation, même sociale. Mais, Paul Ricœur[ix] a éclairé le champ de l'éthique en montrant philosophiquement que la vulnérabilité luttait contre la tentation de la toute puissance en recueillant le fruit de la confrontation de la personne et de la société avec la limite de " l'humaine condition ". À savoir que la vie de chaque personne se reçoit d'autrui et s'affronte à la mort. La vulnérabilité éthique ainsi comprise, de même que la miséricorde définie comme le maître mot de la pastorale chrétienne, éclaire l'humanité de chaque être humain. Personne ne peut se tenir en dehors de cette vulnérabilité qui affecte l'homme de sa naissance à sa mort. Elle doit trouver sa place dans toutes les activités humaines régies par l'économie et la politique. La vulnérabilité, dans son ambivalence négative et positive, est paradoxalement liée à la sortie de la misère et ouverte à la culture des talents de la personne humaine. Elle devient par sa force même le terrain de l'innovation sociale.

C’est ce que Paul Ricœur[x] appelle le paradoxe- et non l’antinomie- entre autonomie et vulnérabilité de la personne : « Je vais examiner successivement divers degrés de l'idée d'autonomie et faire correspondre à chaque stade une figure déterminée de vulnérabilité, ou, comme je préfère dire, de fragilité. Peut‑être ferais-je mieux entendre de cette façon ce qu'est un paradoxe, et pourquoi la condition humaine comporte un tel paradoxe. Le paradoxe, en effet, partage avec l'antinomie la même situation de pensée, à savoir que deux thèses adverses opposent une résistance égale à la réfutation et doivent donc être retenues ensemble ou abandonnées ensemble. Mais alors que les termes de l'autonomie appartiennent à deux univers de discours différents, les termes du paradoxe s'affrontent dans le même univers de discours. Ainsi, dans la vieille antinomie de la liberté et du déterminisme, la thèse relève de l'univers moral et l'antithèse de l'univers physique à l'enseigne du déterminisme. La philosophie n'a rien d'autre à faire ici que les départager et les confiner chacune dans son ordre. 

Ce n'est pas du tout le cas avec le paradoxe de l'autonomie et de la fragilité. C'est dans le même univers de pensée qu'elles s'opposent. C'est le même homme qui est l'un et l'autre sous des points de vue différents. Bien plus, non contents de s'opposer, les deux termes se composent entre eux. : l'autonomie est celle d'un être fragile, vulnérable. Et la fragilité ne serait qu'une pathologie, si elle n'était pas la fragilité d'un être appelé à devenir autonome, parce qu'il l'est dès toujours d'une certaine façon. Voilà la difficulté avec laquelle nous avons à nous affronter. »

Nous retrouvons là le paradoxe, évoqué précédemment, entre misère et miséricorde, à la fois combat sans concession et partage d’une commune « manière d’être » puisque chacun doit mener le combat éthique contre tout ce qui conduit à la mort et à la mort de l’autre tout en étant lui aussi sous le manteau de la même miséricorde où riches et pauvres se retrouvent pour tisser des liens.

Et le lien le plus solide et le plus efficace est celui de la charité. Non pas paternaliste comme cela fut, il n’y a guère, mais à égalité de dignité (Concile Vatican II : décret Dignitatis Humanae). Et la pauvreté valorisée dans les béatitudes comme bonheur de vivre en bienheureux sous le regard de Dieu devient le lieu du partage des richesses que chacun apporte. Vulnérabilité rime alors avec pauvreté (sans adjectif) pour signifier que la valeur humaine la plus efficace est la gratuité de l’échange. Ainsi nous pouvons avoir l’audace de discerner la vulnérabilité en Dieu lui-même « qui nous enrichit de sa pauvreté »[xi]. La résurrection du plus vulnérable (B.Ibal) est l’innovation d’une vie nouvelle, placée sous le signe du don[xii] qui guérit de toute violence. La vulnérabilité devient le moyen privilégié de la rencontre, clé de la transformation du monde en « demeure habitable par tous, maison commune de l’humanité »[xiii]

Dès lors, le langage de l’échange dans l’égalité de tout homme devient un langage universel qui peut se parler sur les cinq continents en faisant de la vulnérabilité positive la condition de possibilité de l’économie et de l’écologie humaine. Les ethnologues, les économistes et les jeunes engagés comme Anne Ferrand qui ont observé les populations pauvres et les traditions de solidarité d’Afrique ou d’Amérique du sud sont frappés par l’originalité et l’efficience des innovations sociales dont sont porteuses ces populations. Ces innovations transforment les rapports sociaux, imposent des rapports de production, développent une nouvelle organisation de l’espace social (Castel et Prades, 2004)[xiv].

Nous avons désormais constaté que les pays émergents, voire les pays qui n’ont pas encore atteint le stade d’une participation importante aux échanges internationaux étaient susceptibles de proposer des innovations technologiques aux pays les plus riches, et le vocable d’innovation inversée définit ce processus. Nous proposons de considérer que cette situation existe aussi dans le domaine des innovations sociales.

Toutefois, dans nos économies dites développées, dans lesquelles les traditions de solidarité sont émoussées, l’Etat providence a allégé le besoin de partage, il est difficile à certaines personnes en situation de grande vulnérabilité de trouver seules le chemin de la résilience.

Le rôle des structures d’appui, associations, communautés, devient alors primordial. Il leur faut inventer, mettre en place non pas une relation administrative « top down », mais une façon de vivre le collectif qui permette au « bottom up » de se réaliser. Si elles se font support, nurserie de la parole, écloserie des idées, laboratoire des projets, diffuseur d’une maïeutique des compétences organisationnelles…, elles auront trouvé leur « raison d’être »[xv].

Ces associations, ces communautés, nous en connaissons tous. Plusieurs personnes présentes dans la salle nous offrent des situations vécues

Les Relayants sont nés d’une envie d’entente et de solidarité, d’un désir d’inscrire Rognes dans la boucle des communes de France soucieuses du bien commun et d’un nouvel élan citoyen, d’où l’idée partagée par plus de 2000 communes de lancer une Journée Citoyenne.

Le principe de la Journée Citoyenne consiste à mettre ensemble des volontaires pour créer des chantiers et ateliers qui aboutiront à une réalisation d’intérêt commun. Exemples à Rognes : nettoyage des chemins, amélioration du chemin touristique du Foussa, fabrication de boîtes à livres, décoration de l’abris bus et du skate Park, amélioration des abris poubelles, fabrication de nichoirs, habillage d’un arbre en patchwork, mise en forme du jardin éphémère et amélioration de l’environnement du cimetière.

Un grand repas convivial conclura la journée en musique. Dernière en date 26 mai 2018

http://www.ville-rognes.fr/index.php/agenda?idpage=41&idmetacontenu=4734

Le groupe Act aide à l’élaboration des projets de vie en Afrique et en France. En Afrique, l’écoute des besoins a conduit à la naissance d’une association de valorisation des déchets. En France création de plusieurs spectacles pour enfants avec des représentations dans différentes villes de France au profit d’ »action contre la faim » : http://www.paniqueabord.fr/

Depuis octobre 1990, date de la première maraude de l'association Vinci, des bénévoles  vont chaque soir à la rencontre des personnes sans abri dans les rues de l'agglomération grenobloise.

Comment se déroulent les maraudes ?

On prépare le contenu du véhicule (véhicule d’intervention contre l’indifférence) : boisson chaude, pain, fromage, fruits, parfois sandwiches. Et aussi beaucoup de couvertures l’hiver. Puis on part sur le terrain. On intervient dans toute l’agglo en organisant notre circuit en fonction de l’urgence : priorité aux enfants et aux gens malades. Les 3/4 des personnes qu’on va voir nous sont signalées par le 115.

Sinon ce sont des gens qu’on rencontre dans la rue ou des habitués à qui on passe dire quelques mots pour qu’ils se sentent moins isolés. Il s’agit d’apporter du réconfort mais aussi de l’info : on oriente vers d’autres structures : le Fournil, Point d’Eau, les restos du cœur… On distribue des tracts en plusieurs langues pour expliquer où ça se trouve, quel service est proposé.

 http://iserebenevolat.fr/associations/associationvinci591  et https://www.samu-social-grenoble.fr/

Le GAF

A ses débuts, le GAF est un accueil de jour du secours catholique, puis il effectue des maraudes et devient une association avec accueil de jour. Alors, a été créée une « cellule écoute », car les personnes de la rue se plaignaient d’être peu ou mal écoutées. L’écoute porte sur la totalité de la personne : activités, passé professionnel, santé, addiction, logement, différences culturelles. Mais pour que la parole puisse se libérer, il faut faire disparaître la relation hiérarchique entre l’accueillant et l’accueilli, les différences sont destructives. « On essaie de s’affranchir des différences qui apparaissent clivantes, mais on prend leur richesse potentielle »[xvi].

Quand une personne est rejetée, c’est une partie de cette personne qui n’est pas prise en compte par la société. L’hospitalité du GAF se veut positive avec un regard bienveillant. Il accueille l’altérité, la culture de la personne. La personne est digne. Espace d’expression, le GAF peut alors devenir « un substrat qui permet l’émulsion, l’émergence des projets ». Pour la permettre, une cellule projet a été créée il y a 10 ans maintenant. Les projets sont le fruit d’une synergie et d’un fonctionnement collégial avec l’espace d’accueil.

Pourtant, comment identifier le besoin réel de l’autre interroge une participante de l’atelier ? Le besoin identifié par l’association n’est pas vraiment celui de l’accueilli, et demain ses besoins risquent d’être différents…. « Devons-nous considérer ces personnes comme ayant des besoins de logement, de travail… ou comme des personnes habitées d’aspirations ? Cela passe donc par l’écoute et une connaissance réciproque ».

Conscient de la problématique du pouvoir dans toute structure humaine, le GAF fonctionne désormais en collégialité : une assemblée générale, un conseil d’administration et une équipe de coordination, cette dernière étant en lien constant avec les lieux d’action et enfin l’assemblée générale qui peut agir comme contre pouvoir. Une instance seule ne peut prendre de décisions. Enfin les responsables, qu’ils soient bénévoles ou salariés, ont reçu ou reçoivent des formations relatives à la gestion d’une association et ne craignent plus le passage à l’écrit qui seul permet le suivi et le contrôle des actions effectuées par ses membres eux-mêmes. Ce passage à l’écrit constitue une nouvelle culture pour le GAF. Elle est acceptée comme telle par l’ensemble de l’équipe.

Bénévoles à Chalais en retour de d’Indonésie

Retour d’expérience après 5 ans de vie en Indonésie qui ont marqué profondément la vie et ont mis en évidence le double courant qui s’installe entre ceux qui apparemment donnent et ceux qui reçoivent. Les mots changent de sens  et le donateur se sent plus récipiendaire que donateur !

Le CAIRN, monnaie locale à Grenoble

La nouvelle monnaie locale du bassin grenoblois est en circulation depuis l’automne 2017 !

70 000 cairns en circulation et 1250 adhérents utilisateurs. Cette monnaie est valable sur tout le bassin de vie grenoblois, dans le Grésivaudan, la Matheysine, la Bièvre, le Trièves, le Vercors, la Chartreuse et le pays Voironnais.

Le principal objectif du Cairn est d'encourager la consommation de produits et de services locaux. Les Cairns peuvent être dépensés auprès de 160 magasins, institutions et services qui s'engagent à relocaliser l'économie, lutter contre la spéculation, encourager la transition énergétique, l'utilité sociale et le contrôle de la monnaie par les habitants.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/isere/grenoble/grenoble-coup-envoi-du-cairn-monnaie-locale-citoyenne-1348187.html

Texte complet à retrouver dans le pdf ci-dessous


[i] Génard Jean-Louis, « La question de la responsabilité sous l’horizon du référentiel humanitaire 

[ii] Honneth A, 2000, La lutte pour la reconnaissance, Cerf , Paris.

[iii] Castel R, 1999, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Gallimard

[iv] Paugam S, 2007, Le salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l’intégration professionnelle. Presses Universitaires de France, 2007

[v] Cf. Corine Pelluchon, L’autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, coll. « Léviathan », Paris, p.u.f., 2009. Cf. Id., La raison du sensible, Paris, Artège, 2009.

[vi] Cf. Id., Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Paris, Le Cerf, 2011.

[vii] Polanyi, K, 2011, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société. Paris Flammarion

[viii] Castel O et Prades J, 2004, « La vulnérabilité comme source de l’innovation sociale au nord et au sud », 4° rencontre du réseau universitaire d’économie sociale et solidaire du CNAM

[ix] Ricœur P « Autonomie et vulnérabilité », le Juste 2, Paris, édition Esprit, 2001,p 85-105

[x] Ricœur P, idem

[xi] 2 Corinthiens 8.9  Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était, s’est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté. TOB

[xii] cf les travaux du colloque, fruit d’une collaboration Chaire Jean Rodhain/IERP, Culture du don, 2014, Presses universitaires de l’ICT

[xiii] Pape François : « Laudato Si »

[xiv] Ces deux auteurs citent les travaux de Fréchette (2004), de Favreau (2003)…..

[xv] Nous employons cette expression qui, si la loi Pacte présentée au parlement français en juin 2018 tient ses promesses, devrait figurer un jour dans la définition d’une structure entrepreneuriale dans le code civil.

[xvi] Les phrases entre guillemets ont été recueillies lors d’échanges en atelier