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L’hospitalité dans la tradition biblique

24 octobre 2017
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Mardi  3 octobre 2017

Journée "Sous le même toit, les chrétiens dans l'habitat partagé"

Le motif de l’hospitalité dans la Bible

Gérard Billon

Institut catholique de Paris, Service biblique catholique Evangile et Vie, Alliance biblique française

« Crie de joie, femme stérile, toi qui n’as pas enfanté ; jubile, éclate en cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs ! Car les fils de la délaissée seront plus nombreux que les fils de l’épouse, – dit le Seigneur / Élargis l’espace de ta tente, déploie sans hésiter la toile de ta demeure, allonge tes cordages, renforce tes piquets ! / Car tu vas te répandre au nord et au midi. Ta descendance héritera des nations, elle peuplera des villes désertées » (Is 54, 1-3).

L’exclamation du prophète Isaïe dépasse le moment historique de son écriture, lequel vise le retour des Judéens qui ont été déportés à Babylone. En 538 av. J.-C., après cinquante ans d’exil, le roi perse Cyrus leur permet de revenir à Jérusalem – alors en ruines. Certains reviennent mais d’autres restent à Babylone. Sur place, dans ce qui est, aux yeux de la foi, la « terre promise » et la « ville sainte » se fait une sorte de mélange : d’abord des paysans judéens qui n’ont jamais été déportés, ensuite des étrangers qui ont été installés là par Babylone, enfin ces Judéens qui reviennent d’exil avec un enthousiasme juvénile et une culture qui a intégré des éléments mésopotamiens (l’un des premiers gouverneurs s’appelle Zorobabel – il est juif, de la lignée royale de David, et son nom signifie « semence de Babel »). Dans cette diversité ethnique et culturelle, le principe d’unité est assuré par la Torah, dite aussi « Loi de Moïse » ou « Loi du Seigneur », laquelle est un enseignement vivant avant de caractériser plus tard l’ensemble de livres fondateurs que nous connaissons sous le nom de Pentateuque.

La puissance du texte d’Isaïe né dans un temps et un lieu les dépasse et peut éclairer un certain nombre de pratiques et d’initiatives d’aujourd’hui. L’image de la tente prédomine sur celle de la ville avec des nuances d’errance et d’accueil.

1. Les lieux d’accueil : la ville ou la tente

À vues humaines, Jérusalem est, dans la Bible, la ville prise par David, la capitale du royaume de Juda avant l’exil. Mais elle a une autre identité, plus théologique : « Sion » (du nom de la colline où s’élève le Temple). Selon une belle métaphore nuptiale, Sion est une femme à la fois épouse et mère. Elle est aussi – autre métaphore – une tente. Non plus une ville avec des remparts, des maisons, des places et des rues mais une tente avec de la toile et des piquets.

Toute métaphore visualise une vérité profonde. La métaphore de la ville-femme nous renvoie à un thème prophétique bien connu : Dieu épouse la communauté d’Israël, représentée ici par Sion. En judaïsme comme en christianisme, cela vise la relation d’alliance. Alliance ? Pourquoi donc le Seigneur Dieu a-t-il choisi d’« épouser » Israël ? Le livre du Deutéronome avance une réponse : « Si le Seigneur s’est attaché à vous, s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le plus petit de tous./ C’est par amour pour vous, et pour tenir le serment fait à vos pères, que le Seigneur vous a fait sortir par la force de sa main, et vous a rachetés de la maison d’esclavage et de la main de Pharaon, roi d’Égypte » (Dt 7, 7-8). Voilà : pas d’autres raisons que l’amour du Seigneur et sa fidélité à une promesse. Le verbe « aimer » et le mot « amour » n’ont pas dans l’Antiquité les nuances affectives dont nous les chargeons aujourd’hui. Néanmoins, ils en ont les dimensions de loyauté, de parole qui engage – et qui, rompue, peut être renouvelée.

L’autre métaphore, celle de la tente, renvoie à un espace familial, social. Contrairement à la maison, la tente est une habitation que l’on déplace ; elle se monte et se remonte. Elle peut s’élargir ou se rétrécir selon le nombre des personnes qu’elle abrite. Elle accompagne les expériences fondatrices du peuple de Dieu, juif et chrétien : l’itinérance des patriarches (Abraham, Isaac et Jacob) puis celle des Hébreux dans le désert.

Le voyage vers la terre promise – dont la Torah à partir du livre de l’Exode garde la trace – est un passage, passage du pays de l’oppression au pays de la liberté. Entre les deux, le désert. La tente en est l’habitation privilégiée. L’aridité des pierrailles avec la soif et le danger des scorpions (Dt 8, 14-15) permet de passer du pain et des « chaudrons de viande » de l’esclavage (Ex 16, 11) au pain fraternel dans le pays du lait et du miel, avec sources, figuiers, oliviers et vignes (Dt 8, 7-8). Il faut du temps (quarante années, le temps d’une génération) pour désapprendre à vivre en sous-humains et réapprendre à vivre en êtres debout, libres, amicaux. Ce temps est un temps limité d’éducation et de « fiançailles » entre Dieu et son peuple. Visant elle aussi un temps limité, la métaphore de la tente enrichit celle des fiançailles de nuances identitaires liées aux déplacements, extérieurs, intérieurs.

En raison de l’engagement de l’alliance, Dieu chemine avec son peuple. Selon l’imaginaire antique, Dieu habite en haut, au-delà des cieux. Or, au milieu de son peuple, il a voulu avoir sa tente, la « tente de la rencontre » (le sanctuaire, la « demeure »), fabriquée par des artistes avec des matériaux précieux et rares (Ex 25–31 et 35–39). Le Dieu d’Israël est un dieu itinérant et c’est lui qui décide des étapes : quand il montre qu’on doit lever sa tente, tout le campement se lève (Ex 40, 36-38).

La ville offre, a priori, plus de protection que la tente. À l’espace provisoire succède un espace en dur, clos, entouré de remparts. Or la première ville que le peuple né dans le désert trouve en arrivant au pays de Canaan, c’est Jéricho « fermée et enfermée » (Jos 6, 1), ville recroquevillée sur elle-même et hostile : elle est déjà morte avant d’être détruite. Jéricho est un cas. Le plus souvent, à l’abri des remparts, on vit en sécurité dans une ville, et s’il y a des conflits, les juges et les rois sont là pour les régler : « Jérusalem, la bien bâtie, ville d’un seul tenant ! / […] Là sont placés des trônes pour la justice, des trônes pour la maison de David.  / Demandez la paix pour Jérusalem : Que tes amis vivent tranquilles ; / que la paix soit dans tes remparts et la tranquillité dans tes palais ! » (Ps 122 [121], 3-7). Les bienfaits de l’alliance sont en espérance. Dans le temps historique, les obstacles ne manquent pas.

Les villes ont des remparts et les pays des frontières pour se prémunir de dangers venus d’autres peuples appelés « ennemis ». Dans un climat de menaces, la paix apparaît là encore de l’ordre de l’espérance, de l’utopie : « Le droit habitera dans le désert et dans le verger s'établira la justice. / Le fruit de la justice sera la paix : la justice produira le calme et la sécurité pour toujours. / Mon peuple s'établira dans un domaine paisible, dans des demeures sûres, tranquilles lieux de repos » dit le Seigneur (Is 32, 16-18). Dans le cadre de l’alliance, il veut le meilleur pour son peuple, malgré tout.

Le désert n’est pas un lieu de paix. Israël y a affronté des ennemis. Des peuples comme Amaleq ou Moab n’ont pas voulu le laisser passer sur leur territoire. Symbole de l’errance sur fond d’hostilité (la nature, les autres humains), la tente du désert est l’image de la précarité des voyageurs, des migrants, des vagabonds… tel Caïn ! Après son meurtre et la malédiction divine, Caïn supplie le Seigneur : « Ma faute est trop lourde à porter. Si tu me chasses aujourd’hui de l’étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant sur la terre et quiconque me trouvera me tuera » (Gn 4, 13). Le danger vient des autres humains. Alors « le Seigneur mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe » (Gn 4, 15). Le vagabond, même meurtrier, est protégé. Selon la Torah, il y a donc une identité errante de l’être humain partagée entre Caïn, Abraham et le peuple d’Israël. La tente en est la métaphore. La tente – résistant à tous les vents, exposée à des dangers intérieurs et extérieurs – est mouvement, espérance ; elle est une protection fragile qui demande à ceux et celles qui l’habitent effort et engagement pour la planter, l’entretenir, pour y être heureux.

2. L’accueillant : Abraham

Quand on parle d’hospitalité dans la Bible, vient à la mémoire l’épisode où Abraham accueille trois voyageurs (Gn 18, 1-15). L’épisode vient au bout d’un long itinéraire. Abraham est un errant. Parti avec son père de Our en Mésopotamie, il a échoué à Harrân (sur le fleuve Euphrate). Là, Dieu l’appelle : « Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père, et va vers le pays que je t’indiquerai » (Gn 12, 1). Nous ignorons ce qui s’est exactement passé mais nous en avons le récit pour vivre et revivre l’expérience. En fait, nous retrouvons ici quelque chose de l’Alliance, avant même le pacte décrit plus loin, en Gn 15 et 17. Il n’y a pas d’autre raison à l’appel et à la promesse (d’une terre et d’une descendance) que celle-ci : parce que c’est Abraham, parce que c’est Dieu. De la part du Dieu du Deutéronome évoqué plus haut j’entends : « parce que je t’aime ». Tout simplement.

Abraham va donc vers le pays que le Seigneur lui indique. Lequel ? Aucun nom n’est mentionné. Que fait Abraham ? Il prend la route interrompue par son père, la route de Canaan. Et de fait, arrivé en Canaan, le Seigneur lui dit que c’est bien le bon endroit. Nous avons ici quelque chose d’important : le dessein de Dieu se réalise en s’appuyant sur les initiatives humaines. Dans l’itinéraire d’Abraham, il y aura souvent cela. Petit exemple : Ismaël. Sarah ne peut pas avoir d’enfant. Le Seigneur avait prédit à Abraham une descendance mais ils sont tous deux très vieux. Sarah prend les choses en main et met dans les bras d’Abraham sa servante Agar. Naît Ismaël. Égyptienne, Agar ne fait pas partie du clan, de de la famille. Or, plus tard, Sarah, contre toute attente, donne naissance à Isaac. Elle exige alors d’Abraham qu’il chasse Agar et Ismaël. Abraham est mécontent, mais le Seigneur lui dit en substance : « Occupe-toi de Sarah, je m’occuperai d’Agar et Ismaël » (Gn 21, 8-21). Ismaël devient l’ancêtre des arabes du désert, peuple étranger mais cousin d’Israël. Pacifique, il retrouvera Isaac pour l’enterrement d’Abraham. Les « coups de force » voulus par Sarah ont agrandi, sans le vouloir, la famille d’Abraham et la bénédiction divine.

En Gn 15 et 17, le Seigneur passe un pacte, une alliance, avec Abraham. Ensuite, en Gn 18, il se fait accueillir par lui, incognito. Il y a un très bel enchaînement de Gn 17 à Gn 18 et l’accueil mis en œuvre par Abraham parachève l’alliance. Rappelons qu’il y a deux sortes d’alliances. Une alliance unilatérale où le Seigneur seul s’engage (Gn 15). Et une alliance bilatérale, dans laquelle les deux partenaires s’engagent, le second acceptant les obligations imposées par le premier (Gn 17). De Gn 15 à Gn 17, la parole divine est en gros la même en (la promesse d’une descendance et d’une terre), mais en Gn 17 le Seigneur modifie les noms d’Abram en Abraham, de Saraï en Sarah et il impose la circoncision aux mâles du clan. Abraham accepte, librement.

Abraham et ses hommes sont circoncis parce que le Seigneur le demande. Point. Historiquement, la circoncision est peut-être un usage pré-nuptial. Théologiquement, elle devient un signe identitaire. Mais de quelle identité ? De quelqu’un qui s’ouvre à l’altérité. Le Seigneur est l’Autre, le « tout-autre ». L’ouverture au tout-autre – qui bientôt va se muer en ouverture aux autres – se manifeste concrètement dans une blessure liée à la vie. La circoncision est le signe vital de l’acceptation volontaire de l’alliance, de l’acquiescement au choix de Dieu. Pour quoi Abraham a-t-il été choisi ? Pour que l’ensemble des nations – l’ensemble des autres – soient bénies (voir Gn 12, 2-3). Les bienfaits de l’alliance se répercutent sur celles et ceux qui ne sont pas contractants…

La communauté de destin entre le couple Abraham-Sarah d’un côté et l’unique Seigneur Dieu de l’autre rebondit avec l’accueil des trois voyageurs. La tradition orthodoxe des icônes parle ici de « philoxénie » (amour de l’étranger). La philoxénie d’Abraham (Gn 18) s’oppose à la « xénophobie » des gens de Sodome qui refusent et humilient l’Autre et les autres (Gn 19).

De l’entrée de sa tente, dans la chaleur du jour, Abraham se précipite pour retenir les trois hommes qui passent, et leur offrir repos et repas. Au début, nous lisons : « Le Seigneur apparut à Abraham » (Gn 18, 1). Le narrateur nous avertit que c’est le Seigneur mais Abraham l’a-t-il reconnu ? Les exégètes en discutent. Abraham a vu des voyageurs, il se montre accueillant et il insère Sarah dans le mouvement de l’hospitalité. C’est leur hospitalité de couple qui prend soin des corps d’autres dont nous savons qu’ils sont corps de l’Autre, corps de Dieu. Parce qu’ils ont accepté pour eux-mêmes de dépendre de Dieu – avec leurs noms modifiés et la marque de la circoncision –, a lieu une fécondité qui n’est pas d’origine sexuelle. Acquiescement à l’Autre, disponibilité aux autres, la fécondité de la circoncision donne ici l’hospitalité, la vie appelant la vie.

C’est la seule fois dans l’Ancien Testament où Dieu mange ce qu’on lui présente. Pour l’anecdote, c’est un repas de fête qui n’est pas casher (il y a viande + lait, ce que la Loi de Moïse défend selon l’interprétation habituelle de Ex 23, 19 etc.) ! La féconde hospitalité va se prolonger : voilà qu’Isaac s’annonce, la promesse devient chair. Les corps blessés d’Abraham (circoncision), Sarah (stérilité) prennent soin du corps fatigué de Dieu et le corps d’Isaac se forme dans celui de Sarah.

Contemplons la scène : Abraham se tient à l’entrée de la tente. Sarah, elle, est dans la tente. Mais le repas a lieu sous un arbre. Quel est le dernier grand arbre aperçu dans la Genèse ? Le premier, celui de la connaissance du bonheur et du malheur, l’arbre de l’Éden ! De Gn 2–3 à Gn 17–18 des liens se tissent. D’abord l’initiative de Dieu, alliance imposée et acceptée (ici la Loi, là la circoncision) qui a pour objet la bénédiction et la vie. Ensuite l’initiative humaine (transgression d’Adam et Ève, acceptation d’Abraham et Sarah). Dans les deux cas, de manière différente, il y a réalisation du dessein de Dieu, l’appel de la vie (la naissance d’un enfant : ici Caïn, là Isaac.)

3. Les accueillis :  les étrangers et les pauvres en Israël

La législation mise en œuvre dans la Loi de Moïse envisage plusieurs catégories d’étrangers. Les voyageurs qui passent devant le campement d’Abraham sont des « étrangers-de-passage » (idem pour les commerçants ou les diplomates). Les personnes qui, pour raisons diverses (économiques, politiques), ont planté leur tente ou ont bâti leur maison et leur famille sur la terre d’Israël sont les « étrangers-résidents » ou « émigrés » (hébreu guer). L’identité réelle de ces derniers est floue. Dans un cas, ce sont des réfugiés politiques (arrivés dans le royaume de Juda après la chute du royaume d’Israël à la fin du viiie siècle av. J.-C.), ailleurs des gens qui, pour raisons diverses, ne sont pas natifs du pays ou encore le petit peuple qui n’a pas été exilé à Babylone au vie siècle. Abraham s’est toujours considéré comme émigré en Canaan (Gn 23, 4)… terre dont Dieu lui a promis la possession !

Dans le cadre canonique de la Torah – et donc, sans trop distinguer les divers codes (utopiques dit-on) qui la structurent –, la première mention des émigrés concerne leur participation à la fête de la Pâque : « Voici le rituel de la Pâque : Aucun étranger-de-passage n'en mangera. / […] Ni l’hôte, ni le salarié n’en mangeront / […] Si un émigré qui réside chez toi veut célébrer la Pâque pour le Seigneur, tous les hommes de sa maison devront être circoncis. Alors il pourra s’approcher pour célébrer ; il sera considéré comme un israélite originaire du pays. Mais celui qui n’aura pas été circoncis n’en mangera pas » (Ex 12, 43-48). Autrement dit, les émigrés installés dans le pays ont la possibilité de participer au grand mémorial du salut – à la différence des étrangers voyageurs, hôtes ou salariés – dans la mesure où ils acceptent un des éléments fondamentaux qui font la communauté d’Israël (qui n’est pas la leur). Le livre du Deutéronome les intègre de même pour la fête des Semaines (Pentecôte) et celle des Tentes : « Tu [les] fêteras dans la joie, toi, ton fils et ta fille, ton serviteur et ta servante, le lévite et l’émigré, l’orphelin et la veuve qui résident dans ta ville » (Dt 16, 11.14).

La sanctification du temps passe des fêtes annuelles au chabbat hebdomadaire. Les émigrés qui habitent la terre promise à Israël bénéficient d’une protection égale aux natifs : « tu ne feras travailler personne, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni l’émigré qui est dans tes villes » (Ex 20, 10 / Dt 5, 14). Rappelons que le respect du chabbat est fondé sur le repos de Dieu au septième jour (Ex 20, 11, versant cultuel) mais aussi sur le souvenir de la dureté subie : « Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte, et que le Seigneur ton Dieu t’en a fait sortir à main forte et à bras étendu » (Dt 5, 15, versant éthique). La compassion divine fonde un droit précisé ailleurs : « Tu n’opprimeras pas l’émigré : vous savez bien ce qu’est sa vie, car vous avez été, vous aussi, des émigrés au pays d’Égypte […] Pendant six jours, tu feras ce que tu as à faire, mais, le septième jour, tu chômeras, afin que ton bœuf et ton âne se reposent, et que le fils de ta servante et l’émigré reprennent souffle » (Ex 23, 9.12).

Toujours fondé sur le souvenir de l’Égypte et la miséricorde divine, le droit du travail envisage les questions du salaire juste et la protection des plus faibles (émigré, orphelin, veuve, Dt 24, 17-18). Dans les moissons et les récoltes, on doit penser à eux et ne pas ramasser jusqu’au dernier épi ou dernier grain (Dt 24, 19-22). Dans le livre de Ruth, Booz va plus loin : il laisse tomber des épis exprès pour que l’étrangère Ruth puisse nourrir Noémi, veuve et sans enfants.

Fondamentalement Israël est un peuple d’émigrés et d’anciens esclaves libérés par amour. Un fils d’Israël a pour ancêtres Abraham, résidant comme émigré sur le sol qui lui est promis (Gn 23, 4), et Jacob l’« Araméen errant » (Dt 26, 5) qui a proliféré en Égypte. Qu’est-ce qui les rapproche ? L’amour de Dieu pour eux, certainement. Leur foi. Leur écoute. La terre qu’habite Israël n’appartient pas à Israël, elle appartient à Dieu : « Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient » (Ex 19, 5). De la Torah au livre d’Isaïe, un fil rouge apparaît, complémentaire du souvenir d’avoir été esclave : vivre sur la terre que Dieu donne est conditionné non par la naissance mais par l’observance de la parole divine. Isaïe laisse alors entendre que certains eunuques (interdits de sanctuaires, comme les handicapés) et certains étrangers ont, de ce point de vue, préséance sur les bien-portants et les natifs. Et puisqu’il faut élargir la tente (voir Is 54, 1-6), il se pourrait que ce soit aussi pour eux : « L’étranger qui s’est attaché au Seigneur, qu’il n’aille pas dire : "Le Seigneur va sûrement m’exclure de son peuple." Et que l’eunuque ne dise pas : "Me voici comme un arbre sec !" / Car ainsi parle le Seigneur : Aux eunuques qui observent mes sabbats, qui choisissent ce qui me plaît et qui tiennent ferme à mon alliance, / je placerai dans ma maison, dans mes remparts, une stèle à leur nom, préférable à des fils et à des filles ; je rendrai leur nom éternel, impérissable » (Is 56, 3-5).

Conclusion

Dans la Bible, il y a une première tente, celle d’Abraham le migrant qui a reçu des étrangers-de-passage. L’habitat est partagé le temps d’un repas.

Il y a une deuxième tente, la tente-sanctuaire du Seigneur dans le désert, plantée au milieu des tentes du peuple, avec lesquelles elle ne fait pas nombre. Son montage-démontage commande l’itinéraire du peuple sauvé. Nous sommes toujours en migration d’un pays à un autre, de l’esclavage à la liberté, conduits et éduqués par Dieu.

La troisième tente est celle chantée par Isaïe après l’exil. Dressée dans Jérusalem-Sion sur les décombres du vieux monde, elle rappelle que, fondamentalement, l’identité d’Israël n’est pas d’être un peuple installé sur une portion de la terre du Dieu de l’univers : cette terre est et restera une terre promise, promise à quelqu’un qui s’est toujours considéré comme un émigré : Abraham. Et, parce que la terre est promise (non pas conquise), la tente se doit d’être hospitalière (et non « fermée enfermée », voir Jos 6, 1). Dans la Bible, Jérusalem est une ville, pécheresse et pardonnée. Lui superposer une tente invite à y voir « Sion », précaire, solide, large et toujours à élargir, accueillant et les enfants d’Israël et tous ceux et celles qui pratiquent le droit et la justice, qu’ils soient natifs, déportés revenus d’exil, émigrés… « Ma gloire, les rescapés [d’Israël] l’annonceront parmi les nations. / Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la Maison du Seigneur. / Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur » (Is 66, 19-21).

Pour les chrétiens, il y a une dernière tente, celle du Christ : « le Verbe s’est fait chair, Il a habité parmi nous » (Jn 1, 14 ; littéralement : « Il a planté sa tente parmi nous »). Le grand migrant, c’est le Christ, Verbe de Dieu ! Et il n’a pas été très bien accueilli… En lui, l’Alliance, précaire, solide, en mouvement, se plante sur terre jusqu’à la fin des temps. Dans les évangiles, Jésus se déplace dans les paysages ruraux et urbains, il y rencontre des juifs de naissance et de tradition, des gens marginaux de la religion (samaritains) ou de la société (handicapés, lépreux), des étrangers (des soldats romains). Dans l’évangile de Jean, il se présente aussi comme le sanctuaire, lieu de rencontre entre Dieu et son peuple, lieu des offrandes et des expiations (Jn 2, 21). Mais, en lui, le sanctuaire a la précarité de la chair. En lui, le sanctuaire n’est pas le temple en dur vers lequel les croyants vont en pèlerinage mais, en quelque sorte, la tente qui commande et accompagne les migrations et missions de ses disciples, lesquels sont envoyés dans le monde. Dans cette tente, nous sommes accueillis, nous pouvons nous reposer. Dans cette tente, le repas (eucharistique) est préparé et l’habitat, offert.

Voir Gérard Billon, « Comprendre l’appel d’Isaïe », Cahiers de l’Atelier n°242 (2014), p. 75-80 ; Dominique Janthial, « Le livre d’Isaïe ou la fidélité de Dieu à la maison de David », Cahiers Évangile n°142 (2007), pp. 42-44 ; Christophe Nihan, Jean-Daniel Macchi, « Esaïe 54-55 », dans J.-D. Macchi, C. Nihan, Th. Römer et J. Rückl (éd.), Les recueils prophétiques de la Bible. Origines, milieux et contexte proche-oriental, Genève, Labor et fides, 2012, p. 227-251.

 

Retrouvez l'exposé du Père Billon dans son intégralité, en pièce-jointe ci-dessous.

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