Vous êtes ici

Vivre la charité. Grégoire de Naziance

02 mai 2018
Print

 

Grégoire de Nazianze, L'amour des pauvres (Discours 14)

Grégoire, évêque successivement de Sasimes, de Constantinople et de Naziance, défendit avec beaucoup d’ardeur la divinité du Verbe, ce qui lui valut d’être appelé le Théologien. Il mourut le 25 janvier 370.

 

 

 

 

III. VIVRE LA CHARITÉ

Les différentes façons de donner.

27. L’homme n’a rien de plus commun avec Dieu que la faculté de faire le bien ; et s’il ne le peut que dans une mesure toute différente, que ce soit du moins selon son pouvoir.

Dieu a créé l’homme et l’a réconcilié après sa chute. Vous, ne méprisez pas ceux qui trébuchent. Dieu, ému par la grande détresse de l’homme, lui a envoyé la Loi et les Prophètes, après lui avoir donné la loi non écrite de la nature, et lui-même a pris soin de nous conduire, de nous conseiller, de nous châtier. Finalement, il s’est lui-même livré en rédemption pour la vie du monde ; il nous a gratifiés des apôtres, des évangélistes, des docteurs, des pasteurs, de guérisons, de prodiges ; il nous a ramenés à la vie, a détruit la mort, a triomphé de celui qui nous avait vaincus, nous a donné l’alliance en figure, l’alliance en vérité, les charismes de l’Esprit-Saint, le mystère du salut nouveau.

Si vous vous sentez assez forts pour secourir des âmes (car Dieu nous comble aussi de biens spirituels, si nous voulons bien les recevoir), n’hésitez pas à venir aider ceux qui en ont besoin. Mais donnez d’abord et surtout à celui qui vous demande, et même avant qu’il demande, lui faisant à longueur de jour aumône et prêt de la doctrine, et en réclamant avec insistance votre dette avec son intérêt, c’est-à-dire qu’il fasse fructifier la doctrine en laissant croître peu à peu la piété semée en son cœur.

A défaut de ces dons, proposez-lui au moins des services plus modestes qui restent en votre pouvoir ; donnez-lui à manger, offrez-lui de vieux habits, fournissez-lui des médicaments, bandez ses plaies, interrogez-le sur ses épreuves, enseignez-lui la patience. Approchez-vous de lui sans crainte. Pas de danger que vous vous en trouviez plus mal ou que vous contractiez sa maladie, n’en déplaise à messieurs les délicats qui se laissent abuser par de spécieuses raisons, ou qui plutôt, pour excuser leur pusillanimité et leur impiété, se retranchent sur leur lâcheté comme si elle était sage et grande. La raison, les exemples des médecins et des personnes qui s‘occupent de ces malades, doivent vous en convaincre : nul n’a encore été contaminé de ceux qui les avaient approchés. Et vous, quand bien même la démarche serait osée et téméraire, vous les serviteurs du Christ, vous les amis de Dieu et des hommes, ne vous refusez pas lâchement. Appuyez-vous sur la foi, que la charité triomphe de vos réticences, et la crainte de Dieu de votre délicatesse. Que la piété dissipe les arguties de la chair. Ne méprisez pas vos frères, ne restez pas sourds à leurs appels, ne les fuyez pas comme des criminels ou des infâmes ou comme des objets d’aversion et d’horreur. Ce sont de vos membres, même si le malheur les brise. De même qu’à Dieu, à toi le pauvre est confié (Ps 10,14), quoique votre orgueil vous le fasse dédaigner. Peut-être ces mots vous feront-ils rougir de confusion. L’amour du prochain vous est recommandé, même si l’Ennemi vous détourne d’y être sensible.

28. Tout marin s’expose au naufrage et sa témérité augmente le péril. Tant que l’on a un corps, on est sujet à toutes les infirmités physiques, surtout si l’on est de ces gens qui poursuivent imperturbablement leur route, sans regarder les malheureux qui sont tombés devant eux. Tant que vous naviguez le vent en poupe, tendez la main à ceux qui font naufrage ; tant que vous êtes sains et riches, portez secours aux affligés. N’attendez point d’apprendre à vos dépens combien l’égoïsme est haïssable et combien c’est chose louable que d’ouvrir son cœur à tous ceux qui sont dans le besoin. Craignez que la main de Dieu ne s’abatte sur ces présomptueux qui oublient les pauvres. Tirez leçon des malheurs d’autrui et prodiguez ne serait-ce que les plus menus secours à l’indigent. Pour lui qui manque de tout, ce ne sera pas rien. Pour Dieu non plus d’ailleurs, si vous avez fait de votre mieux. Que votre empressement supplée à l’insignifiance de votre présent. Et si vous ne possédez rien, offrez-lui vos larmes. Votre pitié jaillie du cœur lui fera du bien, car une compassion sincère adoucit l’amertume de la souffrance. Hommes ! Ne faites pas moins de cas d’un homme que d’une tête de bétail, et la loi vous ordonne de la remettre dans son chemin ou de la retirer du fossé où elle est tombée. Ce précepte recèle-t-il quelque autre sens profond et mystérieux ? Car l’Ecriture, je le sais, présente plus d’une ambiguïté. Mais peu m’importe à moi : cette connaissance n’appartient qu’au Saint-Esprit qui pénètre tout. Pour ma part, j’y crois comprendre cette idée qui s’accorde à tout mon propos : Dieu éprouve notre charité sur de petits sujets, afin de la rendre meilleure et plus forte. Si nous sommes obligés de secourir des bêtes qui ne pensent pas, que ne devons-nous point faire à l’égard des hommes puisque nous avons tous la même dignité, la même grandeur ?