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Pèlerinage et paroisse.

26 juin 2019
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Pèlerinage et paroisse

 

Conférence donnée sous le nom de "Le pèlerinage vers les sanctuaires, mémoire de la terre et de la maison", le 20 juin 2019 dans le cadre de la démarche Eglise en périphérie à la Conférence des évêques de France. 

Article complet , à téléchager en pdf, en bas de page

 

 

Partie 1 - Le pèlerin est un nécessiteux

Qu’est-ce qu’un pèlerin ?

L’expérience particulière faite par celui qui se met en route vers un sanctuaire comporte aussi bien le séjour et la prière dans le lieu saint que le parcours permettant de rejoindre ce but. Ce mouvement n’est pas seulement destiné à parvenir au sanctuaire, mais s’accompagne de caractéristiques particulières faisant que celui qui le pratique n’est pas un simple voyageur mais un pèlerin.

Le mot français “pèlerin” dérive du latin “peregrinus” qui, lui-même, vient de “per ager”, signifiant “à travers champ”, c’est-à-dire : “à travers la terre cultivée”. Le terme indiquait donc à l’évidence qu’il fallait que le pèlerin soit d’abord et surtout prêt à marcher par des routes incertaines, n’ayant rien de commun avec les droites voies romaines mais semblables aux sentiers tortueux, irréguliers et sauvages de la campagne. Le sens initial du mot fait toutefois principalement allusion au fait que le “pèlerin” est celui qui est au contact de la terre, qui a les pieds sur terre, adhère étroitement à la terre cultivée. Qu’est-ce que cette nuance peut bien suggérer ?

S’incliner

Un proverbe italien dit que “Si les champs étaient à la hauteur des mains, les riches y travailleraient aussi”. La clairvoyante ironie de ce proverbe fait allusion à un geste typique du cultivateur, geste considéré comme incompatible avec la richesse : celui de se baisser. Il faut, en effet, que l’agriculteur s’incline vers le sol. “Se baisser”, “s’incliner”, “se fléchir”, sont des gestes ô combien expressifs. En effet, “se baisser”, c’est toujours “s’abaisser” devant quelque chose de plus grand ; “s’incliner” implique de réduire sa taille d’adulte, pour la ramener à celle de l’enfant (“Si vous ne devenez pas comme des enfants...”, affirme Jésus, Mt 18,1-4) ; “se fléchir” est le moyen de “réfléchir”.

Dans ce geste fondamental, résonne notre mémoire originelle devant laquelle on s’abaisse et on rend hommage : “Alors, Dieu modela le terreux ['ādām] avec la poussière de la terre [ădāmâ], il insuffla dans ses narines une haleine de vie et le terreux ['ādām] devint un être vivant” (Gn 2,7). Sa très étroite parenté avec la femme (“l’os de mes os et la chair de ma chair”, Gn 2,23) est anticipée dans la familiarité originelle avec la terre. S’abaisser devant son origine, c’est se reconnaître “originaire”, ‘originé’ en acceptant l'engagement d’agir en fils et filles ayant reçu la vie, et non en voleurs l’ayant dérobée et craignant qu’elle ne leur soit volée à leur tour. C’est ne pas estimer offensant de ne pas être artisans de sa propre vie, mais d’en être récepteurs et gardiens, appelés à la gratitude et au respect. Se baisser vers le sol suppose de reconnaître quelque chose que nous n’avons pas choisi, mais subi : la vie, précisément, où nous nous trouvons avant même d’avoir pris la moindre initiative. Aller en pèlerinage, aller per ager, rend donc disponibles au sens eucharistique des jours, à la reconnaissance reconnaissante que tout ce que nous pouvons, voulons et devons faire vient toujours à la suite d’un don reçu et subi.

S’incliner vers la terre, c’est aussi montrer son intention de rendre respect et de rester proches de ce qui nous nourrit. Mais nous ne le pouvons pas si nous avons honte d’éprouver la faim et la soif, ces mots de la chair qui rappellent quotidiennement nos besoins. Être en contact étroit avec la terre cultivée, aller en pèlerinage, c’est reconnaître et apprécier le magistère quotidien du besoin, de la faim et de la soif, le besoin de guérison, de santé, de considération, d’affection, de pardon, de salut. En outre, la façon de faire de Jésus ne se limite pas à évangéliser le besoin, mais suppose aussi d’accueillir l’évangile qui se trouve inscrit dans le besoin lui-même ; à tel point qu’au centre du “Notre Père”, le Seigneur demande le pain, comme s’il pressentait dans la provocation de la faim une invocation du Père. Le pèlerin est un nécessiteux, au sens où il a besoin d’une parole évangélique sur toutes les sortes de faim qu’il éprouve (même si celle-ci est profondément altérée, anxieuse, vorace), et au sens où il est déjà porteur en lui-même d’un évangile méritant d’être écouté, du simple fait qu’il est dans le besoin. (…)

Mais la terre ne rappelle pas seulement la fin. Elle peut en effet permettre d’avoir une grande espérance : si, au commencement de tout, quelqu’un a été suffisamment puissant pour modeler Adam avec de la terre, il pourra aussi le remodeler lorsqu’Adam sera à nouveau réduit en terre.

La terre garde ainsi le mystère de l’origine, celui de la faim et de la soif de chaque jour et celui de la fin, en chuchotant que le dernier mot ne sera pas "the end”["fin"]. On pressent donc un peu pourquoi, dès le commencement, Dieu a voulu que l’homme soit en étroite parenté avec la terre et pourquoi il lui a assigné le “premier commandement” – qui n’a été rendu vain ni par les “dix commandements” ni par la nouvelle loi évangélique –, de “cultiver” la terre et de la “garder” (Gn 2,15). C’est pourquoi il importe plus que jamais de se demander si l’on croit vraiment au Dieu de la Bible, au Dieu de Jésus-Christ, en tentant de pratiquer les dix commandements et l’Évangile abstraction faite du devoir de cultiver et de garder la terre, d’avoir les pieds sur terre. C’est l’interrogation, parfois silencieuse, parfois parfaitement perceptible, que le pape François adresse aux chrétiens dans son encyclique Laudato si'. Comment est-il vraiment possible d’aimer les filles et fils d’Adam, le Terreux, si l’on n’est pas disposé à s’abaisser vers la terre, à marcher per ager, en contact étroit avec la terre et en prenant soin d’elle, en apprenant tout ce que nous enseigne son magistère exigeant ? Comment peut-on vraiment adorer le Nouvel Adam, le Nouveau et définitif Terreux, sans honorer la terre ? (…)

Pèlerin et paroisse

Voilà toute la densité que comporte le geste de partir en voyage per ager, en pèlerin. Ce serait une magnifique opportunité à lui proposer, un vrai et véritable accomplissement, si, une fois parvenu au sanctuaire, le pèlerin y trouvait quelqu’un qui puisse lui annoncer les dix commandements et l’Évangile sans les dissocier de la Loi de la terre. Les communautés paroissiales ou les parcours de foi plus institutionnels ne risquent-ils pas ce genre de dissociation ? En France, je n’en sais rien ; en Italie du Nord d’où je viens, on n’est pas si loin de ce danger. Or, la dissociation entre les dix commandements, l’Évangile et la Loi de la terre est particulièrement ressentie par ceux qui vivent dans ce qu’on appelle les “périphéries existentielles”, qui coïncident souvent avec les périphéries de la foi. C’est pourquoi il apparaît souvent plus aisé de revenir à la foi ou de la garder en recourant au chemin per ager, au pèlerinage, puisque précisément la Loi de la terre (que le pape François appelle “chair” avec une fréquence impressionnante) assure un départ plus élémentaire, plus complet et plus charnel à la pratique de la foi. Une habitante des périphéries existentielles, comme la femme adultère de l’Évangile de Jean, a trouvé le pardon grâce à celui qui, avec le doigt de Dieu, écrivait par terre, grâce à un homme de chair, c’est-à-dire capable d’éprouver la familiarité, la parenté originelle reliant l’homme à la terre et à tout ce qu’elle enseigne. S’il est vrai que personne n’a été chair comme le Fils de Dieu, il est difficile que quelque chose de désincarné puisse conduire ou ramener à lui.

Partie 2 - L'économie du pèlerin

Le pèlerin et la maison

Abordons maintenant le deuxième terme qui signifie “pèlerin” : paroikos. En grec, ce terme signifie “voisin” et “frontalier”. Dans l’histoire de la langue, c’est le deuxième sens qui a prévalu, en faisant référence aux étrangers qui résidaient en ville ou en bordure de ville. Dans les Saintes Écritures, le mot a justement été utilisé sous cette deuxième acception, mais en insistant sur le sens d’“étranger”, de “sans domicile fixe”, de “pèlerin”, ou plutôt de : “personne à la recherche d’une maison”, “en route pour trouver une maison”. L’identité de quelqu’un est toujours liée à un lieu, de sorte qu’il est impossible de répondre pleinement à la question “qui suis-je ?” sans se demander : “où suis-je ?”, “d’où suis-je ?”. Dès que la vie humaine apparaît, elle habite une maison. La première lui est donnée par le corps de la mère. En demeurant dans le sein, l’enfant reçoit tout ce qui lui est nécessaire pour vivre : un lieu, la nourriture, la chaleur, la protection. (…) La sollicitude stable et fidèle de la mère éveille et maintient chez le bébé ce sentiment de confiance et de sécurité. En éloignant de son enfant tout obstacle environnemental, la mère fait que la maison lui devient un lieu amical qu’il apprend peu à peu à reconnaître (lui aussi!) comme fiable. Ainsi introduit progressivement dans la maison de la stabilité affective de la maman et du papa, le corps du bébé prend possession de l’environnement qui l’entoure. Le contact, le toucher réciproque entre les choses de la maison et le corps permettent à ce corps de reconnaître, en-dehors de lui, des objets réels, résistants, tangibles, et réciproquement, les objets extérieurs, en retournant le contact, permettent au petit de mesurer son corps et de prendre conscience peu à peu de ses propres contours et possibilités. (…) En s’habituant à l’espace domestique, toujours fidèle, où les choses se trouvent constamment à leur place, tout comme les personnes, le corps apprend à habiter et à reconnaître cet espace et à se sentir reconnu par lui. En éprouvant corporellement la continuité environnementale, le bébé y trouve le soutien de son identité, la preuve de lui-même. La répétition des mouvements et perceptions, garantie par la maison, favorise la construction d’une maison intérieure à l’enfant, qui lui permettra aussi de se sentir chez lui dans des espaces du monde encore inexplorés. En somme : la permanence environnementale originelle favorise la perception de continuité de soi dans les diverses situations. La permanence environnementale de la maison des commencements contribue donc à donner consistance au Moi de l’enfant, et lui rend possible de présumer avec confiance en un monde fiable, domestique, capable de pourvoir au Moi.(…). L’expérience de la maison des commencements éveille donc le consentement donné au monde (et par conséquent la décision de vivre et d’agir). S’il en est ainsi, un déficit de continuité environnementale au début de la vie constitue une grave mutilation affective pour le Moi dont l’identité dépend en grande partie d’un pressentiment confiant en la fiabilité du monde. Winnicot a montré les conséquences de ce genre d’amputation affective : une personne asociale ou antisociale jusqu’à la délinquance pourrait résulter d’une enfance associée à une défaillance environnementale, ce qui porte à soupçonner la société et le monde d’être en dette puisqu’ils n’ont pas pu honorer les promesses de la maison des commencements. L’être asocial, l’être antisocial, l’isolé (aux lointaines périphéries existentielles) se sentent autorisés à toute attitude d’injustice, parce qu’ils ont le sentiment que le monde leur doit quelque chose puisque la promesse représentée par la maison des origines n’a pas été tenue.

Le pèlerin est quelqu’un qui cherche un lieu qui, comme la maison des origines, lui procure une identité et réveille en lui le sens de la confiance. Le pèlerin est quelqu’un qui cherche une maison, quelqu’un qui marche per ager, en quête d’un lieu où il se sente chez lui, d’un endroit pouvant réactiver toutes les promesses que la vie a pu ne pas tenir. Chez ce genre d’homme ou de femme, il faudrait permettre que la confiance en Dieu, perçu comme la présence fiable du lieu saint, aille de pair avec la confiance dans le monde et les personnes. Le pèlerin compris comme paroikos, cherche une maison (il y a là encore un aspect très charnel) où il puisse maintenir ou réveiller la dynamique de foi et de confiance sans lesquelles il est impossible de vivre. Que l’homme et la femme des périphéries existentielles trouvent une maison comme paróikoi, c’est-à-dire comme pèlerins, ou qu’ils la trouvent dans la paroikía, c’est-à-dire dans la paroisse, il faudrait que la maison retrouvée leur permette de vivre la signification évangélique insensée de mots comme “économie” et “écologie”.

L’ « économie » du pèlerin

Le mot “économie” se compose d’ôikos (maison, précisément) et de nómos (norme, règle, loi) ; il signifie par conséquent “règle de la maison”. L’économie est l’ensemble des normes à observer pour la bonne conduite d’une maison. L’économe (oikonómos) est celui qui connaît ces principes et les met en pratique. (…) Mais il se peut que le mot “économie” comporte un sens différent et plus originel qui évoque non seulement les normes nécessaires à la bonne gestion de la maison, mais aussi les normes et critères d’action au sein de la maison elle-même : ou bien une action “édifie” (c’est-à-dire qu’elle fait la maison), ou bien elle est hors-norme, immorale. L’action qui n’édifie pas est celle qui déshonore à la fois la promesse inscrite dans l’expérience de la maison (qu’il s’agisse de la maison des origines, de celle qui est familière, du sanctuaire ou de la paroisse) et la mission qui découle de cette promesse. Ceci a des conséquences évidentes aussi sur le plan “économique” compris au sens strict. En effet, lorsque la confiance et la foi (qui ont été éveillées par l’expérience de la maison) viennent à diminuer, il se pourrait aussi que s’effondre tout le système économique et la justice qui l’accompagne, puisqu’ils sont substantiellement basés sur la confiance et la foi, comme le laissent entendre les termes de “fidèle” et de “crédit”.

Le mot récent d’“écologie” – composé des termes grecs ôikos et lógos (parole, discours) – correspond à toutes les connaissances nécessaires pour décrire l’environnement, la maison de l’homme, afin d’en comprendre le fonctionnement et de le respecter. Puisque personne ne peut vouloir détruire sa propre demeure, tout le monde doit concourir au bon maintien de l’écosystème du monde. Mais si la maison représente bien plus que la structure où l’on habite, l’écologie ne peut se limiter à une liste d’instructions à son usage. Le terme d’éco-compatible, ne s’applique pas seulement à une automobile à faible émission de dioxyde de carbone, mais constitue le critère permettant de juger tout type d’action, afin de voir si elle est compatible ou non avec la promesse tracée par l’expérience de la maison, qu’il s’agisse de celle de nos origines, ou de celle que l’on retrouve dans le sanctuaire ou en paroisse. (…) Au sanctuaire, le pèlerin se sent à la maison ; et en paroisse, qu’en est-il ? En tout cas, le point de départ, l’étincelle domestique allumée par le sanctuaire ou la paroisse devrait pousser à prendre la foi et la confiance, qui sont typiques de la maison, comme critère et comme forme des actions réalisées dans le monde, pour que ce monde devienne progressivement œcuménique (oikoumene), c’est-à-dire un espace transformé en maison.

Partie 3 - Le pouvoir de bouger

J’aborde un aspect du mouvement vers le sanctuaire, trop peu pris en considération : le fait que le mouvement exprime toujours un “pouvoir”, et précisément le “pouvoir de bouger”. Et donc que partir en pèlerinage vers un sanctuaire pose aussi la question ambivalente du pouvoir

Quel pouvoir ?

Je voudrais souligner un aspect du pèlerinage que l’on prend peu en considération : il est toujours l’explicitation d’un “pouvoir”, pour le moins du pouvoir élémentaire et originel de bouger qui, à travers toute sa diversité de formes, coïncide avec la vie elle-même. Peut-être la piété populaire (dont le pèlerinage est une expression) est-elle, plus que toutes les autres formes de pratiques religieuses, celle qui se rattache le plus explicitement à cette question centrale, anthropologique, pratique et charnelle du pouvoir. Celui qui s’approche des sanctuaires ne manifeste pas seulement son pouvoir de bouger, mais il le fait en cherchant le pouvoir. Réalité terrible, ambivalente, sinistre ! Celui qui s’approche des sanctuaires cherche le pouvoir, celui qu’il a perdu ou qu’il craint de perdre. Il le fait parce que la vie coïncide avec l’ensemble de nos pouvoirs : je peux respirer, bouger, sentir, toucher, goûter, humer, marcher, prendre, comprendre, parler, penser, vouloir. Le pouvoir est nécessaire et bon ; autrement, on ne vivrait pas. Le vrai problème, la vraie tentation (que Jésus lui-même a connue) n’est pas le pouvoir, mais la difficulté de reconnaître celui qui en dispose. Qui est suffisamment puissant pour me garantir les pouvoirs sans lesquels il me serait impossible de vivre ? Dans la tentation, Jésus ne refuse pas le pouvoir (autrement, il ne pourrait ni bouger, ni respirer, ni même guérir les malades par la puissance de l’Esprit), mais il refuse de croire en la puissance du diable. Voilà l’acte de foi qui est difficile : ne pas croire que le diable et toutes ses séductions soient vraiment puissants, qu’ils puissent me garantir le nécessaire pour vivre. En ce sens, Jésus, “ressemble vraiment à sa mère ”, qui, dans le Magnificat, appelait Dieu “o dynatos”, “le Puissant” ; il n’y en a pas d’autre ! Les sanctuaires, les diverses formes de piété populaire prennent davantage en charge les autres pratiques de foi que de la question ambivalente du pouvoir. Peut-être est-ce pour cela que la piété populaire apparaît plus charnelle, plus prometteuse, parce qu’elle touche aussi bien la profondeur que la surface de l’être humain. Les sanctuaires sont reconnus comme des lieux puissants. (…) La tâche particulière des sanctuaires et de la piété populaire tout entière est d’ouvrir la porte à cette recherche indifférenciée de pouvoir, qui désire en même temps des réalités contraires. Leur mission est d’évangéliser cette indifférence, en reconnaissant de toute manière que l’Évangile y est inscrit : je suis à la recherche du pouvoir parce que sans lui je meurs. Il s’agit peu à peu, en partant de là où en sont les gens, de les amener à confesser Celui à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre. Il s’agit de se fier à Son pouvoir et non à celui de vantards qui ne peuvent ajouter ne serait-ce qu’une heure à notre vie. Se confier à Celui qui est vraiment puissant, c’est en tout cas recevoir du pouvoir.

Jésus ne craint pas la contagion

Dans l’Ancien Testament, on observe qu’à la confession de Dieu comme unique et tout-puissant correspond la manifestation de l’irrésistible puissance de son Esprit qui a créé le monde à partir du chaos des eaux (Genèse 1), et qui a suffisamment de force pour rendre la vie à des corps réduits à un amas d’os chaotique (Ezéchiel 37). Par conséquent, contrairement à ce que croyait Israël jusqu’alors, l’Esprit de Dieu ne craint pas même l’impureté mortelle du shéol, celle des enfers ; au contraire, il étend jusqu’à lui sa puissance vivifiante. Il est si “pur”, c’est-à-dire si “vital”, “vigoureux” que l’impuissance radicale et contagieuse du shéol ne peut pas le contaminer. (…) Jésus entre en contact avec tout ce que nous appellerions aujourd’hui les “périphéries existentielles”: il touche des malades, et même les corps défaits des lépreux, il va manger avec les pécheurs impurs, il s’entretient avec des hommes (et femmes !) étrangers, et parcourt leurs territoires impurs en y logeant pendant des semaines entières, il s’adresse aux esprits impurs, il ne craint d’être contaminé par aucun aliment, il prend même par la main des cadavres, qui sont des condensés d’impureté, des emblèmes de l’avidité du shéol. En réduisant précipitamment ces gestes du Christ à des signes d’“amour” ou de “miséricorde”, on les réduit parfois à de simples actes de bonté et de condescendance généreuses, quand on n’en fait pas des signes d’opposition fantasque au système culturel et religieux établi. Certes, les gestes salvifiques extraordinaires du Seigneur manifestent la compassion inattendue et la solidarité de Dieu à notre égard, mais cela ne devrait pas faire oublier le point de départ, l’étincelle sans laquelle un tel incendie amoureux ne pourrait s’allumer. Rempli du puissant Esprit du Seigneur (ainsi que le rappelle tout l’Évangile de Luc), Jésus peut descendre au royaume de l’impuissance humaine. Lorsqu’il touche un malade, pardonne à un pécheur, libère un possédé, ressuscite un mort, le Christ descend aux enfers, jusqu’au profond shéol de tout homme et du monde, sans craindre la contagion, tant il est puissant. Tout est pur pour qui est Puissant. (…) Cela permet de comprendre un aspect important de la malice humaine, qui se désintéresse de la faiblesse de la chair d’autrui et se tient à distance des périphéries du monde. Ce n’est pas d’abord de l’“égoïsme” ou un “manque de charité” mais plutôt un aveu d’impuissance qui fait craindre jusqu’au simple contact de ce qui est proche du shéol. Terrifiés de leur impuissance, les hommes et les femmes se tiennent à distance de tout ce qui est shéol, horrifiés d’une possible contagion.

(…)

Conclusion

Je conclus sur la magnifique page de la vocation d’Isaïe (Is 6). Le futur prophète se trouve dans le temple, lieu le plus saint de la Terre Sainte. C’est là, et là seulement, qu’il a une vision de Dieu dans toute sa gloire. Le Seigneur, enveloppé dans un manteau solennel, est entouré de Séraphins qui chantent ce que nous chantons nous-mêmes un peu avant le moment le plus saint de la messe : “Saint, Saint, Saint est le Seigneur des armées. Toute la terre est remplie de sa gloire” (Is 6,3). Dans cette scène sacrée, remplie de sainteté, en ce lieu élu et particulier, le prophète reçoit l’annonce que toute la terre (mais vraiment elle tout entière) est remplie de la Gloire du Seigneur. Il semble que la différence spécifique entre le temple et les autres lieux, son honneur et sa charge, son privilège et sa mission, soient de rappeler que toute la terre est remplie de la gloire de Dieu. Cela signifie que, jusque dans l’ambivalence de celui qui a soif et de celui qui cherche le pouvoir, il y a un frémissement de sa gloire. Les buts des pèlerinages sont des lieux particuliers où l’on peut faire une expérience privilégiée de Dieu. Mais cette expérience sera vraiment “de Dieu” dans la mesure où elle permettra de discerner sa gloire en toute chair rencontrée sur toute la terre, jusque dans celle qui est apeurée et angoissée par les besoins ou celle qui est prête à tout pour le pouvoir. La gloire réside là aussi. Il est donc nécessaire, pour que cette trace de la Gloire divine entre dans le temple, d’en soulever les frontons des portes, d’élever les portes éternelles (Psaume 24,7).

Père Cesare Pagazzi, 20 juin 2019, conférence donnée dans le cadre de la démarche Eglise en Périphérie

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