Je signe aussi le manifeste
Jean RODHAIN, « Je signe aussi le manifeste », La France catholique, 26 mai 1950, p. 2.[1]
Je signe aussi le manifeste
Si les communistes lançaient une pétition pour le beau temps, ou un manifeste contre les gelées printanières, ils trouveraient des catholiques, y compris quelques religieux notoires, pour donner aussitôt leur signature, tellement certains ont pris l'habitude d'être à leur remorque. Par désir louable d'être en contact avec la masse, on la suit.
Par crainte de l'opinion populaire on n'oserait point participer à cette "Marche de la Paix" qu'est le cheminement des Pèlerins de l'Année Sainte vers Rome.
Mais dès qu'il s'agit de Stockholm, on marche.
En lisant les noms des braves gens qui ont signé l'affiche de Stockholm, je reconnaissais tous ces admirables militants ouvriers, sans cesse hésitants à travailler avec le Secours Catholique pour ne pas être compromis avec un pareil mot : « Catholique ». Mais les voici désormais singulièrement compromis : leur courte liste est truffée de Chanoines, de pères dominicains, d'Abbés de tout poil, et coiffée d'un Prélat de Sa Sainteté. Les quelques noms laïcs de l'affiche sont noyés dans un fleuve ecclésiastique. Gribouille déjà pour éviter la pluie finissait par se jeter à la rivière. Du coup tous ces militants sont classés, étiquetés, compromis : Mille affiches dans Paris prouvent qu'ils sont désormais cléricalisés jusqu'au cou.
Je souscris et je signe avec les milliers d'adhérents du Secours Catholique le manifeste contre la misère, et je m'explique.
Je crois avoir vu, et de près, au moins autant de misères que ces Messieurs de la Masse qui dans leurs bureaux parisiens ont signé ce Manifeste. Je reviens des camps d'enfants grecs, des camps de Palestine, des camps de D.P. d'Europe Centrale. J'ai vu, de mes yeux vus, il y a quelques jours, les jeunes parisiens enfermés au bagne de Lambèze (sud Algérien). Nulle part dans ces misères sans bombe, mais permanentes, nulle part je n'ai rencontré, pas même dans les visites aux malheureuses prisons parisiennes, un seul de ces signataires émotifs et charitables.
La misère quotidienne du vieillard et de l'enfant possède son Manifeste. Je reconnais qu'il date un peu. Mais je fais confiance aux premiers signataires : Luc, Mathieu, Marc et Jean.
Et si cet Evangile est trop long, il a bien une page qui vaut en actualités toutes les affiches nordiques ou progressistes : « Bienheureux les pauvres, bienheureux ceux qui souffrent persécution... »
Joergensen, parlant de St François constatait que ce sont les mots d'amour qui sont, en définitive, les plus révolutionnaires.
Aux Journées d'Etudes de Champrosay Monseigneur Calvet, dans un de ces raccourcis de l'histoire dont il a le secret, prouvait qu'une période limitée de l'histoire de France avait traversé de terribles disputes intérieures sans effusion de sang : exactement cette période où les Français avaient été influencés par la personnalité et les réalisations secourables de Monsieur Vincent. La Charité n'a pas attendu les découvertes atomiques pour provoquer des « réactions en chaîne ».
Je signe ce manifeste là. Celui de Luc, de Mathieu, de Marc, et de Jean. Il est plus actuel. Il est plus atomique que l'autre.
Abbé Jean RODHAIN
Secrétaire Général du SECOURS CATHOLIQUE
[1] L'article avait d'abord été publié dans le Bulletin interdiocésain du Secours Catholique de mai. La version dacytylographique est datée du 15 mai 1950.