Cet arbre
Jean RODHAIN, « Cet arbre… », Messages du Secours Catholique, n° 186, juin 1968, p. 1.
Cet arbre
Les bons jardiniers n’arrachent jamais une plante pour voir comment poussent les racines. G.M. YOUNG
Dans la forêt immense je regarde cet arbre qui pousse.
Humble platane, ou sapin, ou cèdre du Liban ; je le connais cet arbre comme on connaît un ami. Et chaque fois que d’une année à l’autre je retrouve cet arbre-là, je le mesure du regard : il a grandi, il a poussé.
Il a poussé : l’air et la pluie, le soleil et l’humus, il a tout utilisé, tout respiré, absorbé, pompé, usiné depuis le printemps dernier. Et le voici un peu plus grand, un peu plus touffu.
Il pousse de la même façon depuis quand ?
Ces arbres-là, les mêmes, Noé les coupait pour bâtir son arche. Et dans les forêts de Tyr, Salomon les choisissait ces arbres - les mêmes - pour couvrir son temple. Gutenberg les découpait, ces arbres, en petits cubes pour imprimer sa première Bible.
Au lieu de les découper, on les broie maintenant, ces arbres, pour préparer ce papier où j’écris aujourd’hui. Demain, on trouvera autre chose, bien sûr. Mais tandis que les inventeurs inventent, l’arbre pousse comme avant. De la même façon, sans rien changer, humble platane ou sapin, ou cèdre du Liban, ils continuent leurs traditions dans la vivante forêt. Les bûcherons au cours des siècles changent de costumes et d’idées, de cuisine et de religion, de législation et de revendication, mais les arbres ne changent pas : ils poussent, de la même manière, depuis des millénaires.
Je n’oublie pas que depuis peu le monde a beaucoup changé. Il devient rapide (quand les avions marchent). Il devient paisible (sauf en Terre Sainte, au Congo, en Nigeria, et au Vietnam et aux autres lieux... ). Ce monde en mutation se transforme certainement. Et la forêt constate ces indéniables progrès :
Le bûcheron d’aujourd'hui coupe plus vite le tronc du platane et le menuisier débite encore plus vite les planches du sapin. Mais le lys des champs comme le cèdre du Liban gardent leurs saisons rythmées par le même Créateur : aucun arbre ne pousse plus vite que jadis.
Ce platane poussera de trois centimètres ce printemps et il attendra cet été au bord de la route l’heure exactement fixée pour la voiture qui s’enroulera autour de lui.
Ce sapin grandira sans trembler cet hiver, et il me préparera mes quatre planches quand, mon tour enfin venu, l’heure sonnera de mon dernier automne.
Dans ce monde qui croit changer, je regarde ces arbres si exacts à ne pas changer.
Et surtout cet arbre placé au milieu de tout : ce bois fixé en forme de Croix tandis qu’autour de lui le monde change sans arrêt. Stat Crux, dum volvitur orbis.
Depuis l’arbre du péché, toutes les forêts ont poussé pour fournir enfin cet arbre de la Croix.
Et depuis ce bois du Calvaire, toutes les forêts poussent pour me parler de cet arbre de la Croix.
Ce bois de la croix, véritable pivot autour duquel le monde fait tourner à la fois son calendrier et son immense et douloureux manège.
Stat Crux : il reste planté comme un point fixe, cet arbre choisi par la Trinité pour le sacrifice du Rédempteur la Croix avec cette sève qui coule depuis deux mille ans dans la forêt des arbres, qui coule et qui parle.
Alors, je vous en prie, ne m’expliquez pas tant de choses, ne parlez pas tout le temps, et laissez moi en silence regarder mon arbre.
Sa tige est bien l’image de la Tradition : Une tige qui porte fleurs et fruits.
« Les plus belles initiatives chrétiennes, les plus neuves et les plus durables ont toujours fleuri sur la tige de la Tradition ». (R.P. de Lubac[1])
Et il n’y a rien de plus vivant et de plus fleurissant que la Tradition.
Il n’y a rien de plus jeune qu’un vieil arbre gonflé de sève.
Il n’y a rien de plus lourd de fruits qu’un arbre bien enraciné.
Il n’y a rien de plus audacieux qu'un fût tout droit dressé vers les cieux.
Il n’y a pas de plus grand maître en mutation qu’un arbre changeant aux quatre saisons.
Avant de rien scier, allons donc une heure en forêt regarder nos maîtres à penser : les arbres.
Jean RODHAIN
[1] « Les plus belles initiatives chrétiennes, les plus neuves et les plus durables ont toujours fleuri sur la tige de la Tradition. On le constate dans tous les ordres, depuis celui des réalisations tangibles jusqu’à celui de la sainteté. On peut le constater aujourd’hui même dans cet aggiornamento de l’Église qui, sur tous les points où il se cherche, provoque par la force des choses, et nous l’espérons, provoquera davantage encore, un approfondissement de la Tradition ».