Les apôtres aux mains nues
Jean RODHAIN, "Les apôtres aux mains nues", Messages du Secours Catholique, n° 224, novembre 1971, p. 3.
Les apôtres aux mains nues
Pour le Pakistan, les dons ont afflué depuis le 3 octobre dans des proportions jamais atteintes jusqu’ici. Même les chiffres records pour le Biafra sont largement dépassés.
Depuis le 3 octobre : depuis l’appel du Pape.
Bien qu’il ait été répercuté par une déclaration faite au nom de l’épiscopat français, cet appel, disaient certains, allait à un échec : la date trop rapprochée ne permettait aucune propagande, et le jeûne proposé n’est plus à la mode.
Malgré cela, ce fut tout le contraire d’un échec. Dans beaucoup de paroisses ce sont les laïcs qui ont pris l’initiative de la collecte. Et dans de multiples familles - de toutes croyances - il y a eu jeûne en vue du partage.
Ceci est dû au drame du Pakistan. Ceci est dû aussi au Pape Paul VI. Certes Paul VI n’affiche pas cette bonhomie si populaire de Jean XXIII, mais le vrai peuple fidèle lui devient de plus en plus attentif.
Pourquoi ?
D’abord par réaction contre ces clercs de toutes tailles qui en des phrases tantôt insolentes, tantôt trop polies, contestent l’autorité du Pape.
Ensuite parce que le peuple devine - instinctivement - en lui, le défenseur de la Foi. Sa rigueur pour rappeler les paroles infaillibles du Christ. Son ouverture à tous les problèmes, mais toujours balisée par les points fixes de la Tradition. Son audace pour des voyages et des contacts toujours nouveaux, mais son exigence à maintenir l’enseignement du dogme intact : le peuple aime cela. Et aussi sa manière d’invoquer Marie, Mère de l’Église. Et encore sa solitude que l’on devine au milieu de tant de remous où il garde la foi de la véritable Église.
La véritable Église. L’Église a souffert tantôt de schismes géographiques : un pays tout entier se séparait d’elle, tantôt d’hérésies bien personnalisées : Arius ou Luther se proclamaient en rupture ouverte avec Rome. Aujourd’hui le danger n’est pas localisé en un lieu : il est partout. Il n’est pas personnifié par un Luther : il est anonyme. Avec un air entendu on récuse le chapelet et l’Angélus et du même coup on fait silence sur le Mystère de l’Incarnation. Avec un souci apparent de démocratie on prête l’oreille à n’importe qui, mais quand le Pape parle, on s’étonne qu’il prenne position. Avec un désir affiché d’écouter le monde on devient sourd à deux mille ans d’expérience chrétienne.
On ne me fera pas taire : je circule en France dans toutes les régions, dans tous les milieux : chaque jour je suis interpellé par de très braves gens qui ne sont ni intégristes ni rétrogrades et qui m’apportent des milliers de preuves d’un travail d’intoxication générale. C’est normal d’ailleurs : en 1971 une grosse hérésie comme celle de Nestorius n’intéresserait personne. Un schisme comme celui d’Henri VIII ne passionnerait pas l’opinion publique. Mais la crédulité publique respire à pleins poumons la « pollution atmosphérique » des esprits. N’importe qui, a propos de la foi, dit n’importe quoi. Dans ce brouillard incertain, il y a heureusement un point fixe : le Pape. C’est pour cela que le bon sens populaire regarde de plus en plus vers lui...
A ce Synode romain, pour la première fois étaient présents quelques évêques de certains pays d’au-delà du rideau de fer.
Leurs interventions furent très discrètes.
L’un d’eux déclara : « Dans mon pays, toute activité extérieure est interdite. Nos séminaires sont fermés. Nous ne pouvons ni éditer un livre religieux, ni tenir une réunion d’action catholique. Malgré cela, la foi rejaillit de partout, surtout chez les jeunes. »
Dans l’assistance, les uns, tout férus de commissions et de techniques, prirent en pitié cette Église si peu confortable. Les autres - l’immense majorité - regardèrent ces apôtres aux mains nues comme d’authentiques témoins de la véritable Église des premiers siècles.
Les Églises du silence nous regardent. La Journée Nationale du Secours Catholique, ce dimanche 21 novembre invite au partage. Mais avant de partager, quelques minutes de silence, quelques lignes d’Évangile - c’est déjà une prière - pour obtenir cette foi. Une foi vivante. Une foi paisible. Une foi qui ne se laisse pas intoxiquer par le bruit de ce monde tout en aimant ceux qui composent ce monde.
Car il faut que les Églises du silence - et tous les pauvres silencieux - puissent compter sur leurs frères.
Jean RODHAIN.
Prêtre.
Rome, 30-10-71.