Un dimanche chez les perroquets
« Le carnet de Sidoine. Un dimanche chez les perroquets », Messages du Secours Catholique, n° 223, octobre 1971, p. 2.
Un dimanche chez les perroquets
J’avais gardé pour mon dimanche l’invitation de l’instituteur. Il tenait à me présenter son exposition de dessins d’enfants. Dès le dimanche matin, j’allais donc à l’école communale de mon quartier contempler les travaux exécutés par les élèves de 5 à 10 ans. Sujet imposé : la montagne. Les croquis et les bariolages forment un ensemble intéressant à étudier. Mais beaucoup de dessins présentent un même motif dominant. Ainsi le chien « Titus » revient fréquemment dans la faune des glaciers. Ces artistes en herbe auraient-ils copié les uns sur les autres ?
« Non, me répond l’instituteur, il n’y a eu aucun copiage. Mais ils ont été influencés par la télévision. Ils ont reproduit ce qu’ils avaient vu sur le petit écran ».
Ce qu’ils avaient vu sur le petit écran...
Comme chaque dimanche je suis à midi invité en famille. La table est entourée de parents de tous âges et la conversation roule facilement. Ce jour-là elle roule finalement sur le Tiers Monde. Tous les convives énoncent leurs opinions bien arrêtées sur le développement. Une cousine plaide habilement pour l’abaissement des droits de douane sur le cacao. Deux de mes oncles sont résolument hostiles à toutes formes d’aide multilatérale. Avec une insistance diabolique je contredis tout le monde pour palper les convictions de chacun. Or chacun, à tour de rôle se réfère finalement à un article de journal, ou de revue, qu’il vient de lire.
Il avait lu ça quelque part...
A peine le café servi je dus prendre congé des oncles et cousins car malgré le soleil printanier, j’étais condamné à me rendre au Café du Commerce pour m’enfermer dans la lugubre salle du premier : c’était la réunion trimestrielle du Comité des Sapeurs-Pompiers. A l’ordre du jour figurait le choix d’une tenue nouvelle et aussi une discussion sur le menu de la prochaine Sainte Barbe. Je ne sais pas pourquoi lorsque tout fut réglé, le capitaine des pompiers, qui à l’ordinaire est contrôleur des contributions directes, proposa une collecte pour le Pakistan. Aussitôt les pompiers prirent feu. Au sujet du malheureux Pakistan, celui-ci accuse les Chinois et l’autre met en cause l’influence russe. Plusieurs soupçonnent l’Inde de favoriser cette guerre civile.
Je suis curieux d’interroger ces experts : ils m’avouent qu’aucun d’entre eux n’a jamais mis les pieds en Asie. Seulement chacun, dans son journal préféré, a lu que les Chinois, ou les Russes, ou les Indiens seraient coupables... Chacun a lu... Ni expérience, ni contact, ni raisonnement. Aucune base historique ou géographique dans tous les propos de mes si braves sapeurs pompiers. Mais comme des disques à 33 tours - ou à 45 tours - bien enregistrés, chacun répète, répète, répète et reproduit.
Devant ces cerveaux enregistreurs j’ai envie de fuir et de retrouver mes bergers du Sinaï qui ne savent ni lire ni écrire, mais qui savent parler des étoiles, des saisons et des troupeaux, avec une fraîcheur, une poésie, un bon sens, une profondeur qui font espérer dans l’avenir des hommes véritables.
A condition que nos techniques audio-visuelles ne les réduisent pas à des automates à répétition.
Cette phobie qui s’empare de moi vis-à-vis de tous ces perroquets répétitifs risque de m’aigrir. C’est toxique pour le cerveau. J’ai besoin d’air frais.
Comme nous avons un curé intelligent, il a eu la bonne idée de fixer la messe dominicale en fin de soirée. Je vais donc pour terminer mon Dimanche aller me rafraîchir l’âme à la grand-Messe paroissiale.
Chez nous la grand-Messe, depuis le Concile, a été heureusement aérée. La chorale a été rajeunie. La foule participe avec ferveur. Et la concélébration est un témoignage d’une valeur pédagogique indiscutable.
A l’Offertoire le vicaire propose des intentions de prières. Aujourd’hui il est fort peu question de l’Église universelle. Le vicaire fait allusion à des événements politiques en Amérique du Sud et à des faits divers locaux.
A la sortie je me permets de rappeler au Curé que la liturgie prescrit pour cette « oratio fidelium » des règles très précises. Réponse du curé : « Hélas ! je puis vous prédire à l’avance ce que mon vicaire dira le Dimanche suivant : il répète tout ce qu’il a lu dans l’hebdomadaire auquel il est abonné... »
Même à l’autel, celui-là répète ce qu’il a lu quelque part ....
Seigneur, donnez-nous une âme d’enfant. D’enfant sans télé.
SIDOINE