Pentecôte Face à face sans émission
Jean RODHAIN, « Pentecôte : face à face sans émission », La Croix, 28 mai 1966.
Pentecôte : Face à face sans émission
Chronique par Mgr Jean RODHAIN
Ma crémière ayant vu à la télé le reportage sur la famine aux Indes, me confie son inquiétude : « En laissant arriver des choses comme ça, le bon Dieu il ne se rend pas compte du tort qu'il se fait dans l'opinion. »
Elle croit en Dieu.
Elle croit en l'opinion encore plus.
Cette foi dans le dieu Opinion devient une religion moderne. La télé convoque l'acteur, le médecin et le ministre. Elle les interroge. C'est devenu un tribunal, mais où les accusés se bousculent pour comparaître. Tout le monde y passe, pesé, examiné.
L’homme moderne n'admet plus le sacrement de pénitence et répugne à l'aveu devant le représentant de Dieu. Mais l'aveu devant un million de téléspectateurs, il en raffole et se laisserait interroger complaisamment sur les huit péchés capitaux, s'il plaisait au speaker d'en inventer un huitième.
Cette frénésie de la comparution, de l'examen, des comptes à rendre est la forme moderne de la curiosité traditionnelle des foules. C'est un chapitre à ajouter après les sybilles, les magiciens et les sorciers réinventés au cours des siècles par l'irrésistible besoin de crédulité d'une humanité inchangée depuis toujours, malgré ses babioles atomiques.
Mais, par son style d'enquêteur indiscret, le speaker de la télévision donne à ses auditeurs-perroquets le goût et finalement l'habitude de tout peser sur la balance de l'opinion.
Ceci vient d’arriver ? Comment Dieu va-t-il s'en tirer ? Si le Concile ou le Pape faisaient un faux pas, quel mauvais cas pour l'apostolat ! Les disciples de 1966 ne dorment pas dans la barque : ils ont le mal de mer en pensant à ce qui pourrait arriver si le voilier de Tabarly doublait la barque de Pierre dans Cinq colonnes à la une. Ce n'est pas le sommeil. C'est l'obsession du qu'en-dira-t-on.
Hommes de peu de foi...
[1]Je suis le Dieu terrible du Sinaï. Le Dieu éblouissant du Thabor qui n'a besoin ni de vos éclats ni de vos lumignons. Je suis le Créateur du premier homme jusqu'au dernier et le seul juge qui n'a que faire de vos jugements et de vos opinions !
Je suis le Dieu patient qui attend mille ans pour laisser le glacier creuser la vallée et mille ans encore pour ordonner au soleil de tapisser la vallée avec mon herbier.
Je suis le Dieu aimant qui allume le grand soleil à son aurore, mais n'éteint pas la mèche qui fume encore. Et qui déclenche l'éclair à son heure, mais septante fois sept fois attend et pardonne, une fois encore.
Je suis le Dieu vivant en qui « vous avez la vie, le mouvement et l'être » et dont le bras vous tient et vous soutient, tandis que vous adorez ces fables et ces idoles fabriquées par la main des hommes.
Je suis le Dieu présent qui n'a pas peuplé le monde de ses esclaves, mais de ses enfants. Le Dieu présent qui attend le moment où, rentré dans ta chambre, les portes étant fermées, la radio coupée, le cœur loin du monde, le cœur ouvert, tu m'adores enfin, mon enfant, en prononçant lentement, face à face, le seul dialogue vrai : Notre Père, qui es aux cieux.
[1] A partir de ce point, le texte est réédité sous le titre « Notre Père » dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 215-216.